Logiciel : face aux Etats-Unis, les éditeurs français restent encore petits

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Le 30 octobre 2015
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Un savoir-faire des développeurs unanimement reconnu, des SSII parmi les plus puissantes au monde. Malgré ces atouts et certaines réussites, la France n'arrive plus à créer des champions mondiaux dans le logiciel.

La dernière édition du PwC Global 100, ce grand classement mondial des éditeurs de logiciel est éloquent. Sans surprise, Microsoft est le premier éditeur de logiciel, devant IBM, Oracle puis SAP. Le premier français, Dassault Systèmes pointe en 16e position et Cegedim en 89e. La France ne compte que deux éditeurs dans le Top 100 alors que nos plus proches rivaux, l'Allemagne et le Royaume-Uni en comptent respectivement sept et huit.

Sans devoir remonter au « Plan Calcul » du Général de Gaulle dans les années 60, alors que dans les années 80/90 la France était considérée comme un leader du secteur informatique, que les pouvoirs publics préparaient une génération d'informaticiens avec leur plan « Informatique pour tous », comment se fait-il que la France n'ait pas réussi à placer plus d'éditeurs dans ce top 100 ?

Mis à part Dassault Systèmes, leader des solutions de CAO/PLM, et Cegedim, spécialisé dans les bases de données et logiciels de santé, la France ne place aucun de ses nombreux éditeurs d'ERP, de solutions de CRM ou de gestion logistique dans ce classement mondial. Quant à Business Objects, notre champion national dans le domaine de la Business Intelligence, un secteur en train d'exploser avec la vague du big data, il a été racheté par SAP en 2008.

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La France a raté le boom du logiciel des années 80/90


« Nous sortons du traumatisme des années 80/90 où l'informatique en France a été trustée par les Bull, Thomson », accuse Alain Garnier, président d'EFEL Power, une association qui regroupe une centaine d'éditeurs français de tailles moyennes et petites. « Plutôt que se projeter dans un univers privé, l'Etat a soutenu ces géants qui ont siphonné l'argent public. On a construit des champions bâtis sur de fausses valeurs », déplore Alain Garnier. Il ajoute : « Alors que la France était une grande puissance informatique dans les années 80, les grands énarques placés à la tête de ces entreprises se sont avérés incapables de les diriger et les Américains ont pu s'imposer. »

En outre, les entreprises françaises ont cette particularité de systématiquement vouloir adapter les logiciels qu'elles achètent à leur façon de fonctionner. Alors qu'une entreprise américaine va acheter le logiciel, le déployer et s'appuyer sur les processus proposés par l'éditeur pour l'exploiter au mieux, le DSI français demande des adaptations, des modifications parfois démesurées. « Pour la vente de 1 euro de licence Sinequa, il y avait de l'ordre de 5 à 6 euros de services associés », explique Philippe Laval, fondateur de Sinequa, éditeur de moteurs de recherche.

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Alain Garnier, fondateur de Jamespot, milite dans le cadre de EFEL Power pour la création d'un modèle de développement alternatif au capital risque qui règne sur la Silicon Valley.

Cela explique qu'il y ait des sociétés de service aussi puissantes en France. Non seulement un éditeur américain peut s'appuyer sur un marché cinq à six fois plus gros que le marché français, mais il peut davantage se consacrer au développement de son produit selon sa stratégie, et non dépenser son énergie à plier son logiciel aux désirs des uns et des autres.

Ces années clés ont vu la naissance et l'explosion de géants du logiciel comme Microsoft, Oracle ou, plus près de nous en Europe, de SAP. Des situations de monopole de facto se sont mises en place et il est aujourd'hui bien difficile pour les nouveau entrants de se frayer un chemin dans les classements mondiaux, auprès des analystes des grands cabinets d'études américains. « Dans le numérique plus encore que dans d'autres secteurs, quand une situation de monopole s'est installée, c'est très difficile d'y mettre fin », observe Alain Garnier.

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« 77% du logiciel acheté en France est d'origine américaine, or le logiciel, c'est l'actif numéro 1 de la transformation numérique. Il faut inverser cette tendance et pour cela, nous voulons gonfler l'écosystème des éditeurs français afin qu'ils grossissent et puissent rayonner à l'international. Association de start-up, France Digital a le même discours mais avec une approche très axée sur le capital risque. Pour nous, l'écosystème, c'est tant les start-up que les communautés open source, les entreprises en autofinancement. Nous ne sommes pas convaincus que seul le modèle de type Silicon Valley est le modèle gagnant ».

L'Etat a changé d'approche, mais les fonds disponibles restent insuffisants


Depuis ce virage raté des années 90, beaucoup d'efforts ont été déployés par les pouvoirs publics, les collectivités locales et par des opérateurs privés pour permettre aux créateurs de start-up de bénéficier de locaux et de financement pour lancer leur activité. On recense plus de 200 incubateurs en France et, à elle seule, Bpifrance, la Banque publique d'investissement de l'Etat français, a injecté 61 millions d'euros en investissement direct dans 45 entreprises au premier semestre 2015 et souscrit à hauteur de 354 millions d'euros dans 26 fonds d'investissement sur la même période, un record.

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Le projet d'incubateur géant "1000 start-up" de Xavier Niel rejoindra plus de 200 incubateurs déjà ouverts en France.

« Le financement reste un gros problème tant en France qu'au niveau européen », prévient Jamal Labed, cofondateur d'EasyVista. « Pour construire un leader au niveau européen et mondial, il faut beaucoup d'argent. Le logiciel est une industrie très intensive en capital. Les levées de fonds se chiffrent maintenant en dizaines, voire centaines de millions d'euros et pour atteindre de tels niveaux, il faut un système de financement solide et bien en place ».

Président de l'AFDEL, association des éditeurs de logiciels, il souligne que si beaucoup de progrès ont été réalisés sur les phases les plus précoces de la création d'une start-up, c'est-à-dire sur les phases d'amorçage et sur le capital risque, les entrepreneurs peinent à passer à la vitesse supérieure lorsqu'il leur faut plusieurs dizaines de millions d'euros pour passer à une stratégie de développement d'envergure mondiale.

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« Les entrepreneurs français ont aujourd'hui beaucoup de moyens pour financer leurs projets et la BPI fait bien son job. Le gros problème en France reste le milieu et la fin de la chaîne de financement. Pour lever des centaines de millions, il y a très peu de solutions en France et les grandes levées de fonds qui ont eu lieu dernièrement comme pour BlaBlaCar ou Sigfox ont été, pour une grande partie d'entre elles, réalisées grâce au capital risque étranger ».

Pour Jamal Labed, il manque à l'Europe une grande place boursière du type Nasdaq qui permettrait aux éditeurs européens et français de lever plusieurs centaines de millions d'euros, et donc permettre aux investisseurs qui ont injecté des dizaines de millions d'euros dans ces entreprises, de récupérer leurs mises avec une belle plus-value.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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