Compter les gigaoctets d'Internet, comment fait-on ? Nicolas Guillaume, président d'Arkaven, a décortiqué le chemin du trafic jusqu'à nos box pour montrer les limites techniques de la taxe sur les gigaoctets votée par les députés.

Avant de taxer Internet au gigaoctet, comme le souhaite le député des Bouches-du-Rhône Laurent Lhardit, il faut d'abord savoir ce que l'on compte. C'est le point de départ de Nicolas Guillaume, spécialiste des télécoms et président d'Arkaven, qui a publié ce lundi un texte que nous trouvons très pédagogique, sur la taxe sur les gigaoctets qui fait tant polémique, jusqu'à irriter sévèrement Xavier Niel, le papa de Free. Comme un petit clin d'œil au journaliste scientifique Michel Chevalet et à son célèbre « Comment ça marche ? », il retrace le chemin d'un gigaoctet jusqu'à nos écrans. Il en conclut que les compteurs des opérateurs, qui ne mesurent que des volumes, ne permettent pas de distinguer un usage légitime d'une attaque.
Comment un gigaoctet arrive jusqu'à votre box
Il est utile de rappeler qu'Internet n'est pas un réseau unique, mais une « fédération de plus de 75 000 réseaux autonomes ». Les plateformes vidéo, fournisseurs d'accès, hébergeurs, CDN ou universités en exploitent chacun un, identifié par son propre numéro. Ces réseaux s'annoncent mutuellement les adresses qu'ils savent joindre, grâce à un protocole baptisé BGP. Il n'y a aucune tour de contrôle centrale, donc, seulement des accords entre réseaux voisins.
Pour arriver chez vous, le trafic franchit l'une des trois « portes » de votre fournisseur d'accès, qu'il soit petit ou grand. La première, le transit, consiste à payer un intermédiaire pour joindre tout le reste d'Internet, avec une facture calculée sur le débit utilisé, « c'est la porte par défaut, et c'est elle qui coûte cher », ajoute Nicolas Guillaume. La deuxième passe par des points d'échange comme France-IX ou DE-CIX, où des centaines de réseaux se branchent sur un équipement commun. On y paie son raccordement et son adhésion, mais pas le trafic échangé. Tout le monde y gagne, puisque le chemin est plus court, le temps de réponse plus faible, et la facture de transit fond.
La troisième, le peering privé, relie directement l'opérateur aux gros émetteurs, souvent des CDN, qui sont des réseaux spécialisés dans la diffusion de contenus. Le contenu est parfois même servi depuis des serveurs de cache installés dans le réseau de l'opérateur, au plus près des abonnés. C'est par là que passent les plus gros volumes, et chaque gigaoctet supplémentaire y coûte très peu. Les opérateurs mesurent déjà le trafic de ces liaisons, port par port, pour l'aiguiller au mieux. C'est donc vraisemblablement là que se ferait le comptage si l'amendement I-1358, voté par 11 voix contre 10, entrait en vigueur : chaque gigaoctet envoyé vers un abonné français coûterait 0,055 euro à son émetteur, pour 10 milliards d'euros de recettes espérées.

Taxe sur les gigaoctets, le compteur ne fait pas la différence
C'est là que l'idée « bute sur la réalité technique », selon Nicolas Guillaume. Un compteur mesure des volumes, « rien d'autre ». Il ignore si un octet appartient à un film, à une mise à jour de sécurité, à un robot d'IA qui aspire un site ou à une attaque par déni de service (DDoS). Du coup, « un gigaoctet utile, un gigaoctet de bots et un gigaoctet d'attaque se valent ». La taxe frapperait ainsi l'émetteur « pour du trafic qu'il n'a pas toujours choisi d'envoyer ». On pense par exemple à un serveur piraté, enrôlé à son insu dans une cyberattaque. Et, à l'autre bout, le destinataire pour un trafic qu'il n'a jamais demandé. Légalement, seul l'émetteur paierait, mais rien n'empêcherait la facture de ruisseler.
Pour éviter de taxer ces gigaoctets subis, ne suffirait-il pas de trier le trafic ? C'est tout le dilemme que soulève Nicolas Guillaume. La première option serait de taxer tous les gigaoctets sans distinction, attaques et robots compris. Ensuite, on pourrait très bien trier le trafic pour n'en taxer qu'une partie. Mais pour trier, il faudrait regarder ce qui circule, ce qui heurterait selon lui la neutralité du Net, principe garanti par le droit européen qui oblige les opérateurs à traiter tous les flux de la même manière, quel que soit leur contenu. Ce serait aussi s'immiscer dans les usages de chacun, au détriment des libertés individuelles.
L'amendement a fait le choix d'exclure tout relevé du contenu ou de la destination, et son exposé des motifs assure que « le défi n'est pas technique ». Reste une difficulté pratique, qui est qu'en dehors des liens directs, le trafic de milliers d'émetteurs circule mélangé. Savoir qui l'a envoyé demande alors d'analyser les flux, plus finement qu'avec un simple compteur.
Le dernier effet pervers redouté par Nicolas Guillaume est que la taxe pourrait inciter les réseaux à moins passer par les points d'échange. Or ces carrefours, installés à Paris comme en région, permettent au trafic de circuler au plus près des internautes, sans détour par des réseaux lointains, donc plus vite et à moindre coût. Les délaisser irait à rebours de « vingt-cinq ans d'efforts » pour rapprocher les données des utilisateurs et des territoires. Sa voix rejoint celles d'Octave Klaba, patron d'OVHcloud, ou encore de VideoLAN. Le texte, adopté grâce à deux votes LFI que leurs auteurs présentent comme des erreurs, jouera d'ailleurs sa survie mardi 3 novembre. Si les députés rejettent l'ensemble du volet recettes du budget, la taxe tombera avec lui. Le financement des réseaux, à commencer par leur entretien, reste « une vraie question », concède Nicolas Guillaume. Mais on ne la réglera pas, selon lui, avec un instrument « qui ne voit que des octets ».