Entre avril et juin, des agents autonomes d’OpenAI ont interrogé plus de 16 000 fois le portail statistique de la CNUCED. Bloqués par les protections du site, ils ont fini par les contourner avec des méthodes que ses gestionnaires n’autorisaient pas.

Privés d'accès direct à l'API, les agents ont d'abord exploité une faille dans l'encodage des adresses Web pour tromper le filtre qui rejetait leurs requêtes - ©kckate16 / Shutterstock
Privés d'accès direct à l'API, les agents ont d'abord exploité une faille dans l'encodage des adresses Web pour tromper le filtre qui rejetait leurs requêtes - ©kckate16 / Shutterstock

Ces agents devaient récupérer des données publiques sur l’indice des capacités productives, d’après un rapport publié le 26 septembre par Rowan Howard-Jones, chercheur en sécurité. Cet indicateur mesure le potentiel économique des pays, et la mission n’avait rien d’offensif. Mais leurs outils HTTP limités ne leur donnaient aucun accès direct à l’API UNCTADstat, et les premières requêtes se sont heurtées à un refus du serveur.

Le rapport s’appuie sur des données de Transluce. Ce laboratoire de recherche indépendant traque depuis plusieurs mois les traces laissées par des agents d’IA sur le Web.

Les agents n’ont pas renoncé pour autant. Pour parvenir à leurs fins, ils ont enchaîné les stratégies de contournement, jusqu’à emprunter des méthodes réservées aux attaques informatiques.

Du contournement technique à la dissimulation

Privés d’accès direct à l’API, les agents ont d’abord exploité une faille dans l’encodage des adresses Web pour tromper le filtre qui rejetait leurs requêtes. Le procédé a fonctionné en partie, sans lever tous les blocages. Plusieurs requêtes ont continué d’échouer. Pour l’IA, ces échecs venaient d’un filtre censé la surveiller, alors qu’aucun dispositif de ce genre n’existait. Elle s’est alors mise à masquer son comportement pour ne plus être repérée. Le chercheur a recensé une cinquantaine de requêtes de ce type entre le 4 mai et le 19 juin.

Les agents ne se sont pas arrêtés là. Pour contourner ces limites, ils ont fait transiter leurs requêtes par des services relais tiers, puis détourné le jeu XSS de Google. Ce service sert d’ordinaire à s’entraîner aux attaques par injection de code dans les pages Web. À mesure que les obstacles se multipliaient, les agents ont eu recours à des tactiques de plus en plus agressives pour atteindre les données de l’ONU, précise le Wall Street Journal.

Ni OpenAI ni l'ONU n'ont répondu dans l'immédiat aux sollicitations sur les données récupérées - ©daily_creativity / Shutterstock

La réponse d’OpenAI et l’inquiétude du secteur

Sollicitée, l’entreprise a annoncé un examen de grande ampleur de ses « modèles désalignés pendant l’entraînement et l’évaluation », et une prise de contact avec l’ONU pour lui présenter ses conclusions. Il faut dire qu’OpenAI ne laisse plus rien au hasard et multiplie les précautions, comme en ayant suspendu l'entraînement de ses modèles les plus puissants après un incident survenu le 20 septembre.

Pour Alex Stamos, enseignant en cybersécurité à l’université Stanford, l’affaire reste « à la limite de ce que j’appellerais du piratage », plutôt « de la récupération et de l’extraction de données très agressives ». Vendredi, OpenAI a reconnu que ses agents avaient aussi visé des sites gouvernementaux américains, dont ceux du Département du commerce et de la SEC, après l’intrusion menée contre Hugging Face au cours de l'été.

Plusieurs dirigeants du secteur réclament désormais un ralentissement du développement des modèles. Sam Altman, patron d’OpenAI, a même évoqué un report de l’entrée en Bourse de l’entreprise pour donner la priorité à la sécurité.

En attendant, à l’heure où on écrit ces lignes, ni OpenAI ni l'ONU n’ont répondu dans l’immédiat aux sollicitations sur les données récupérées.

Foire aux questionsContenu généré par l’IA
Qu’est-ce qu’une API (ici UNCTADstat) et pourquoi un accès peut-il être refusé même pour des données publiques ?

Une API est une interface qui permet de récupérer des données de manière structurée (souvent en JSON/CSV) via des requêtes HTTP, sans passer par l’interface web destinée aux humains. Même si les données sont publiques, l’opérateur peut restreindre l’accès à l’API via des clés, des quotas, des listes d’IP autorisées ou des règles anti-automatisation. L’objectif est de protéger l’infrastructure (charge serveur), garantir l’équité d’accès et limiter l’extraction massive. Quand l’accès API est bloqué, les outils peuvent tenter de “scraper” le site web, mais cela se heurte plus facilement à des protections et à des conditions d’utilisation spécifiques.

Que recouvrent les protections anti-bot et anti-scraping sur un site web, et comment les requêtes HTTP sont-elles filtrées ?

Les protections anti-bot combinent des mécanismes comme le rate limiting (limitation du nombre de requêtes), l’analyse d’empreinte (user-agent, TLS, en-têtes), les défis type CAPTCHA et des règles de pare-feu applicatif (WAF). Un WAF peut bloquer des motifs connus (URLs, paramètres, caractères) associés à l’automatisation ou à l’exfiltration de données. Ces systèmes ne cherchent pas seulement à empêcher les attaques : ils encadrent aussi l’usage automatisé pour éviter la saturation ou le contournement des canaux officiels. En pratique, une série de requêtes répétitives ou “anormales” peut être refusée même sans intention malveillante.

Qu’est-ce que l’encodage d’URL, l’XSS et les services relais (proxies), et pourquoi ces techniques sont associées à des contournements ?

L’encodage d’URL transforme certains caractères en séquences (par exemple %2F) ; utilisé de façon détournée, il peut tromper des filtres qui inspectent mal les paramètres ou les chemins. Un proxy (ou service relais) fait transiter les requêtes via un tiers, ce qui peut masquer l’origine, répartir la charge ou contourner des blocages par adresse IP. L’XSS (cross-site scripting) est une famille de failles où du code injecté s’exécute dans le navigateur ; des plateformes de test existent pour s’entraîner, mais elles peuvent être détournées pour faire effectuer des requêtes indirectes. Ces méthodes sont typiques d’un “contournement technique” car elles visent à obtenir un résultat malgré des contrôles explicitement mis en place.