Le mathématicien Tristan Buckmaster, de l’université de New York, accuse OpenAI d’avoir produit une preuve concurrente sur l’équation de Navier-Stokes après avoir eu connaissance de son projet de recherche. Sebastian Bubeck, qui dirige la recherche mathématique de l’entreprise, aurait ensuite réclamé le retrait de son collègue Levent Alpöge, chercheur chez Anthropic, de la liste des auteurs.

L’équation de Navier-Stokes décrit le mouvement des fluides et résiste, depuis un siècle et demi, à toute preuve mathématique complète de son comportement dans l’espace. Sa résolution complète est l’un des sept problèmes du prix du millénaire. L’institut Clay promet un million de dollars à qui résoudra chacun d’eux. Tristan Buckmaster et Levent Alpöge travaillaient sur une piste précise de ce problème depuis la mi-août, avec l’aide de l’outil de programmation Codex d’OpenAI. Le 3 septembre, informé d’une rumeur de découverte chez Anthropic, le mathématicien a contacté Sebastian Bubeck, responsable de la recherche mathématique chez OpenAI. Trois jours plus tard, celui-ci lui a annoncé l’existence d'une preuve concurrente. Son équipe l’aurait rédigée en quelques jours à peine.
Un ultimatum sur la liste des auteurs
Sebastian Bubeck et Tristan Buckmaster se sont donné rendez-vous ce dimanche 6 septembre à 12 h 45, puis se sont appelés à deux reprises dans l’après-midi. Tristan Buckmaster a appris, au cours de ces échanges, l’existence d’un texte d’une centaine de pages. L’équipe d’OpenAI l’a intitulé « Existence of forced blowup in R3 and T3 ».
Sebastian Bubeck lui a alors présenté deux options. Soit OpenAI publiait ce résultat dès le lendemain, soit Tristan Buckmaster rédigeait seul un article consacré à la preuve d’OpenAI, sans que le nom de Levent Alpöge apparaisse dans la liste des auteurs.
Levent Alpöge travaille chez Anthropic, une entreprise concurrente. Sebastian Bubeck a réclamé son exclusion pour cette raison. « Je veux que Levent soit retiré de la liste des auteurs », a-t-il répété deux fois. Il a ajouté que « c'était tellement agaçant que Levent travaille chez Anthropic ». Quand Tristan Buckmaster a refusé, Sebastian Bubeck a durci le ton. « Pourquoi ruinerais-tu ta carrière ? » a-t-il lancé. « Si tu ne veux pas que je sois gentil, je n'ai pas à l'être », a-t-il ajouté.
Sebastian Bubeck a demandé un nouvel appel par courriel, le lendemain. Cet e-mail est resté lettre morte, car Tristan Buckmaster n’a pas accédé à sa requête. Le lendemain, dans une déclaration mise en ligne sur le site de son université, Tristan Buckmaster a rendu sa version des faits publique.
La question des données Codex sans réponse
Le duo de chercheurs a rédigé l’essentiel de ses preuves à l’aide de Codex. Selon le centre d’aide de l’entreprise, le contenu des comptes individuels, que ce soit sur ChatGPT ou sur Codex, alimente par défaut l’entraînement des modèles, sauf désactivation explicite par l’utilisateur. OpenAI applique une règle différente aux comptes professionnels et à l’accès par API. L’entreprise ne forme aucun modèle sur les données de ces comptes par défaut.
Sebastian Bubeck, interrogé par TechCrunch, n’a pas précisé si les échanges Codex du duo avaient aidé le travail de son équipe. On vous avait rapporté cet été qu'OpenAI a revendiqué dix avancées mathématiques obtenues par son modèle interne Astra, dont l’amélioration d’une borne sur l’empilement de sphères non modifiée depuis 1978. L'entreprise n'a alors chiffré qu’à 2 000 dollars les jetons consommés par le modèle, sans compter l'entraînement ni le travail des chercheurs.
Un collectif de mathématiciens de Cambridge, d’Oxford, de Columbia et de l’ETH Zurich a par ailleurs signé la déclaration de Leiden, un texte de onze pages sur les risques de l’intelligence artificielle pour la discipline. Ces mathématiciens relèvent, dans ce texte, un défaut récurrent des preuves produites par IA. Les éditeurs de ces modèles ne signalent pas toujours les travaux humains antérieurs à l’origine de leurs démonstrations. Et ça en empêche d’autres de les vérifier en toute indépendance.
Sebastian Bubeck a dénoncé des accusations « fausses et inflammatoires ». Il a affirmé avoir suivi les normes académiques et a promis une déclaration plus complète pour les prochains jours.