À Rennes, on teste une carte thermique en quasi temps réel, pour traquer ses îlots de chaleur. L'outil utilisé, baptisé Urba-Clim, se sert de capteurs connectés et satellites pour aider les villes à mieux respirer l'été.

Cartographier la chaleur pour mieux la combattre, c'est le pari d'un nouvel outil testé à Rennes, Urba-Clim, qui permet de suivre la multiplication et l'évolution des îlots de chaleur urbains. Le mois de juin 2026 restera en effet comme le mois où la ville a battu son record absolu de chaleur, avec 41,4 °C relevés en centre-ville et des nuits qui refusaient obstinément de fraîchir sous les 20 °C. Les chercheurs et la métropole rennaise ont conjugué leurs efforts pour repérer, quartier par quartier, ces poches de surchauffe urbaine. Le résultat prend la forme d'une plateforme ouverte à tous, qui croise les données satellites et les mesures de terrain pour faire de la donnée climatique un véritable levier d'action.
Face aux canicules, Rennes teste une carte inédite de la chaleur urbaine
Après avoir traversé un printemps record, la France a connu en juin une vague de chaleur hors norme, étendue sur quatorze jours. Saintes a grimpé à 43,8 °C, Bordeaux à 42,5 °C, et Rennes n'a pas été épargnée avec 41,4 °C, un nouveau sommet là-bas. La ville bretonne a aussi enregistré 28 journées à plus de 30 °C et 14 nuits tropicales, où le thermomètre refusait de descendre sous les 20 °C. À Marseille par exemple, c'est courant, à Rennes, c'est une anomalie, enfin… c'était. On a en tout cas un avant-goût de ce qui nous attend dans le futur. Selon les modèles climatiques, une hausse de 2 °C des températures moyennes multiplierait par trois la fréquence de ces épisodes, et jusqu'à dix fois en cas de réchauffement de 4 °C.
Nous allons parler ici d'un phénomène, appelé îlot de chaleur urbain, qui désigne l'écart de température entre le centre-ville et sa périphérie rurale. Le bitume, le béton et les façades emmagasinent la chaleur le jour pour la restituer la nuit, tandis que le manque de végétation prive les rues de fraîcheur. Normalement, les plantes rafraîchissent l'air en évaporant leur eau, un mécanisme que le bitume, lui, ignore superbement. La nuit, quand le thermomètre refuse de baisser, le corps ne récupère plus vraiment, notre vigilance est en berne, notre concentration en chute libre, et les risques sanitaires accrus pour les personnes fragiles. Dans la nuit du 24 au 25 mai 2026, Rennes a enregistré sa toute première nuit tropicale d'un mois de mai, avec une température minimale de 22,4 °C en centre-ville contre 16,4 °C en zone rurale de référence, soit plus de 6 degrés d'écart en une seule nuit.

C'est pour mesurer précisément ce phénomène, plutôt que de se fier au seul ressenti, que le LETG, un laboratoire de recherche rattaché à la fois au CNRS et à l'université Rennes 2, qui étudie le sujet depuis plus de vingt ans, a uni ses forces à celles de l'entreprise Alkante et de Rennes Métropole, pour créer Urba-Clim. L'université de l'État de São Paulo, au Brésil, est venue compléter l'équipe, chaque partie prenante ayant pour ambition de suivre l'îlot de chaleur presque en direct, et à l'échelle d'une rue plutôt que d'un quartier entier. Preuve de son sérieux scientifique, l'outil a été labellisé dès 2023 par l'Observatoire spatial pour le climat, avec le soutien financier et technique du CNES (Centre nationale d'études spatiales). Il prend forme à la fois grâce à des capteurs installés en ville et par l'observation par satellite, depuis l'espace.
Des capteurs au sol aux satellites, la technologie d'Urba-Clim
Sur le terrain, Rennes s'appuie sur le réseau RUN, porté par le même laboratoire LETG et actif depuis plus de vingt ans. Dans le détail, quarante stations météo complètes livrent la situation générale de l'agglomération, et 185 capteurs connectés, perchés à trois mètres sur des mâts d'éclairage comme de discrets guetteurs, mesurent la température et l'humidité toutes les quinze minutes. Ce maillage dense communique en LoRaWAN, une technologie radio taillée pour transmettre peu de données sur de longues distances sans vider les batteries, et permet de dessiner des cartes fines, presque rue par rue. Chaque emplacement de mesure suit d'ailleurs une norme internationale, la classification LCZ (Local Climate Zone), qui décrit l'ensemble des formes urbaines des villes du monde en dix-sept grands types. À Presidente Prudente, au Brésil, ce rôle est tenu par 47 stations Netatmo, installées dans des écoles ou chez certains particuliers.
Des capteurs ont donc été installés en ville, et notez que l'outil s'appuie sur des images prises depuis l'espace, plus particulièrement celles des satellites américains Landsat 8 et 9, ainsi que Sentinel-2, l'un des satellites du programme européen d'observation de la Terre Copernicus. Les images, mises à disposition sur le portail GEODES du CNES, permettent de savoir ce qui recouvre le sol (bâtiments, routes, espaces verts) et à quelle température chauffe chaque type de surface, à l'échelle de la ville tout entière. C'est un regard global que seuls les satellites peuvent offrir, car les capteurs au sol restent de fait cantonnés à leur emplacement précis.
La force d'Urba-Clim, c'est donc ce mariage entre ces satellites qui captent la température des surfaces, mais pas celle de l'air que respirent réellement les habitants, donnée que seuls les capteurs au sol peuvent fournir. En les croisant, l'outil offre une vision presque en trois dimensions de l'îlot de chaleur, du bitume jusqu'aux basses couches de l'atmosphère.
De la carte à l'action, l'exemple rennais fait des émules
Depuis le début de l'année, Rennes Métropole s'approprie l'outil et forme même ses agents à l'exploiter au quotidien. Pauline Gouverneur, cheffe de projet Données Territoriales, le voit comme un moyen de mieux orienter les choix publics face à ces fameux îlots de chaleur, mais aussi de créer, selon ses mots, « une base de données commune » entre les services jardins, voirie et urbanisme, qui aura forcément son utilité.
Ces cartes servent de guide au plan de végétalisation lancé par la ville en 2020. Elles permettent de repérer précisément les rues où planter des arbres fera le plus de bien, en priorité dans les zones du centre-ville identifiées comme les plus chaudes. L'objectif y est fixé à 500 arbres d'ici 2030, une étape pour atteindre les 30 000 arbres sur l'ensemble de Rennes. Une manière très concrète de transformer des données climatiques en ombre bien réelle, dans les rues où elle manque le plus.
L'outil, testé en parallèle à Presidente Prudente au Brésil, a prouvé sa capacité à s'adapter à des climats très différents et reste ouvert à toute ville qui souhaiterait l'adopter. Il fait partie du projet de recherche Altelys, soutenu par le Space for Climate Observatory et le projet City Orchestra, et financé par le CNES, la Banque des Territoires et le PIA France 2030. La suite s'annonce plus intéressante encore, avec l'intégration prévue de prévisions météo et d'indicateurs de santé, tandis que la future mission satellite franco-indienne Trishna promet des survols encore plus fréquents des villes observées.
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