Deux cofondateurs et un pilier de la première heure quittent Jellyfin en quatre jours. Épuisement, priorités personnelles, désaccords de méthode : le serveur multimédia préféré des allergiques à l'abonnement Plex change d'ère sans avoir désigné de capitaine.

L'auto-hébergement multimédia vit depuis des années sur un duel bien installé : Plex d'un côté, avec ses abonnements et ses hausses de tarifs, Jellyfin de l'autre, gratuit, libre et porté par des bénévoles. Le second vient de perdre trois de ses visages les plus anciens en l'espace de quatre jours. Joshua Boniface, chef de projet depuis les origines, a annoncé sur le forum officiel son propre départ et celui d'Anthony Lavado, membre de l'équipe cœur depuis près de huit ans. Andrew Rabert, l'autre cofondateur (celui qui a trouvé le nom du projet), avait ouvert le bal trois jours plus tôt, selon la chronologie reconstituée par Cybernews.
Quatre jours pour vider l'organigramme
Le premier signal date du 17 juillet. Ce jour-là, Rabert ouvre sur le dépôt du client de bureau qu'il développe un ticket au titre limpide : « Rename the app ». L'explication tient en deux phrases : l'application n'est plus un projet officiel de l'organisation Jellyfin, il lui faut donc « un nouveau nom et une nouvelle identité ». Derrière la froideur administrative du ticket, un motif : un climat qu'il décrit comme de plus en plus restrictif autour de sa façon de travailler. Son recours à un assistant d'IA pour écrire du code (Claude, en l'occurrence) figure parmi les points de friction. Le développeur continuera son client, mais ailleurs, et sous un autre pavillon.

- Facile à installer et configurer.
- Interface soignée et agréable à utiliser.
- Gratuit et open source.
Trois jours plus tard, c'est Boniface qui prend la parole sur le forum du projet. Le chef de projet officialise son retrait et celui de Lavado, effectifs au 19 juillet, sans rien maquiller de ses raisons. « Je ne pouvais plus fournir l'effort, mental ou en temps, que le rôle exigeait », écrit-il, en évoquant un épuisement sévère et des risques pour sa santé mentale. Lavado, lui, invoque des priorités personnelles après huit années de bons et loyaux services. Trois départs, trois motifs distincts. Réduire l'affaire à une querelle sur l'IA serait donc aller plus vite que les intéressés eux-mêmes. Boniface prend soin de préciser que la passation est amicale et qu'il ne voit « que peu ou pas de risque » de fork hostile, l'équipe en place gérant déjà l'essentiel du quotidien.
L'épuisement, maladie professionnelle du logiciel libre
Un détour par décembre 2018 aide à mesurer le chemin parcouru. Emby, serveur multimédia alors apprécié des bidouilleurs, bascule sa version 4 en code fermé après des années de frictions avec sa communauté (fonctions gratuites passées derrière un péage, manquements signalés à la licence libre). En quelques jours, un groupe de contributeurs copie la dernière version encore ouverte du code et rebaptise l'ensemble Jellyfin, un geste de rupture dont les grandes lignes sont racontées ici. Sept ans et demi plus tard, Boniface revendique pour son projet le statut de premier serveur multimédia libre, utilisé selon sa propre estimation par des millions d'administrateurs de serveurs (aucun compteur indépendant ne vient auditer le chiffre, mais l'ordre de grandeur ne fait guère débat dans le milieu). Un projet né d'une crise de gouvernance chez son parent traverse donc la sienne, sans capital ni salariés pour amortir le choc.
La comparaison avec le rival éclaire le paradoxe. Plex a fait passer son abonnement mensuel de 4,99 à 6,99 euros et son offre à vie de 119,99 à 249,99 euros au printemps 2025, avant une nouvelle salve tarifaire en juin dernier. Ces factures financent des salariés ; la gratuité de Jellyfin, elle, se paie en heures de bénévolat. Le projet fonctionne comme une association de quartier qui ferait tourner un service public : tant que les piliers tiennent, tout le monde en profite sans trop se demander qui porte quoi. Le message de Boniface a le mérite de poser la question à voix haute. Son cas n'a d'ailleurs rien d'isolé : la charge des mainteneurs bénévoles épuise régulièrement les figures du libre, des bibliothèques système aux logiciels grand public.
Le client de bureau prend le large
Reste à comprendre ce qui change concrètement pour l'utilisateur. Le chantier le plus visible concerne le client PC, dont Rabert avait détaillé fin mai la refonte complète dans un billet de suivi. Au programme : l'abandon de la boîte à outils Qt au profit du moteur d'affichage de Chromium, et la prise en charge native du HDR sous Windows, macOS et Wayland. Ce travail se poursuit, mais hors de l'organisation, sous un nom encore à trouver. Le serveur, les applications mobiles et TV et les dépôts restent maintenus par une équipe élargie qui en gérait déjà la mécanique quotidienne. La dynamique récente ne s'est pas éteinte non plus, comme en témoigne l'arrivée officielle sur les téléviseurs Samsung en février. Aucun successeur unique n'a en revanche été désigné à la tête du projet pour l'instant.
Si vous faites partie des foyers concernés, Jellyfin se télécharge et s'installe toujours comme la semaine dernière : vos bibliothèques ne risquent rien demain matin. La question posée par ce mois de juillet est moins technique qu'humaine : combien de temps un service utilisé par des millions de foyers peut-il reposer sur l'énergie de trois personnes ?