Après le néon ukrainien en 2022 et l'hélium début 2026, c'est au tour du CO2 haute pureté de menacer la chaîne d'approvisionnement des puces électroniques. Avec une particularité qui rend cette pénurie plus difficile à anticiper que les précédentes.

Les raffineries de pétrôle produisent aussi l'un des gaz clés pour les semi-conducteurs. © Shutterstock
Les raffineries de pétrôle produisent aussi l'un des gaz clés pour les semi-conducteurs. © Shutterstock

Les semi-conducteurs les plus avancés du monde (ceux qui alimentent les centres de données IA, les voitures électriques et les smartphones) dépendent d'un sous-produit du raffinage pétrolier pour être fabriqués. Le CO2 industriel de haute pureté est utilisé dans les salles blanches pour nettoyer les équipements de gravure, contrôler certaines réactions chimiques en lithographie et assister les procédés de planarisation. Il ne vient pas du ciel : il est capturé lors du traitement du gaz naturel et du raffinage du brut. Et quand les raffineries sud-coréennes réduisent leur cadence à cause d'une incertitude sur l'approvisionnement en pétrole brut du Moyen-Orient, les salles blanches de Samsung et SK Hynix se retrouvent en tension sur leur matière première.

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Les chiffres d'une tension qui s'installe

Les données publiées par The Elec, média de référence pour l'industrie coréenne des semi-conducteurs, donnent une idée de la dépendance en jeu. Samsung consomme entre 1 800 et 2 000 tonnes de CO2 par mois pour ses seules opérations de fabrication de mémoire et de puces logiques. SK Hynix en utilise entre 600 et 700 tonnes. Les prix du CO2 liquide ont progressé de 20 % sur le marché coréen depuis janvier 2026. Les deux groupes ont commencé à constituer des stocks préventifs, signe que la tension est prise au sérieux en interne.

Dans la fabrication de puces avancées, le CO2 dit « électronique » est utilisé notamment sous forme supercritique pour nettoyer des structures de quelques nanomètres sans endommager leurs parois, et pour assister la planarisation chimico-mécanique. La pureté requise atteint 99,999 % minimum, soit un niveau bien supérieur au CO2 qui sert à gazéifier vos boissons. Ce type de CO2 n'est produit qu'en un nombre limité de sites dans le monde, et sa chaîne logistique ne supporte pas facilement les à-coups géopolitiques.

Le troisième gaz en quatre ans

La Corée du Sud produit environ 80 % de la DRAM mondiale et une part très significative de la mémoire flash NAND. La concentration de cette production sur un territoire aussi dépendant du raffinage régional rend la chaîne d'approvisionnement structurellement vulnérable aux tensions sur les matières premières d'origine pétrolière.

Ce n'est pas la première fois qu'un gaz industriel apparemment banal met la fabrication de semi-conducteurs en péril. En 2022, l'invasion russe de l'Ukraine avait révélé que 70 % du néon de qualité semiconducteur mondial provenait de deux usines ukrainiennes, exposant TSMC, Samsung et d'autres à un risque de rupture quasi immédiat. Début 2026, des tensions sur l'hélium (utilisé comme fluide caloporteur dans certains équipements lithographiques) avaient alimenté des signaux d'alerte similaires dans l'industrie. À chaque fois, le même angle mort se révèle : les plans de résilience se concentrent sur les équipements et les technologies de gravure, beaucoup moins sur les intrants industriels.

Pour les fabs européennes en cours de montée en puissance, cette lacune structurelle est loin d'être abstraite. Les 43 milliards d'euros mobilisés par le European Chips Act visent à financer la montée en puissance de fabs sur le continent. L'usine TSMC de Dresde, dont le démarrage est prévu pour 2027, et les sites de STMicroelectronics à Crolles en Isère figurent parmi les piliers de cette stratégie. Si leurs chaînes d'approvisionnement en CO2 électronique ne sont pas sécurisées en parallèle, la dépendance à la Corée du Sud pour les intrants restera entière, même avec des fabs en Europe.