Un document qui a l'air soigné mais ne dit rien, généré en trois secondes par une IA et transmis tel quel. Le phénomène a désormais un nom, un coût bien réel, et il prospère dans les entreprises françaises.

Vous avez sans doute déjà reçu ce genre de livrable. Une note bien mise en forme, au ton impeccablement professionnel, mais qui s'effondre dès la lecture parce qu'il n'y a rien dessous. Les chercheurs de Stanford et du cabinet BetterUp ont donné un nom à ce contenu, le « workslop », et la Harvard Business Review en a chiffré la facture.
Un coût caché qui se compte en heures
D'après l'enquête de Stanford et BetterUp menée auprès de 1 150 employés de bureau américains, 40 à 41 % d'entre eux ont reçu du workslop au cours du mois écoulé. Chaque pièce bâclée réclame en moyenne près de deux heures pour être décryptée, corrigée ou refaite de fond en comble. Rapportée à une entreprise de 10 000 personnes, la facture grimpe à plus de neuf millions de dollars par an selon la Harvard Business Review. Et le coût n'est pas que comptable, puisque la moitié des destinataires jugent ensuite l'expéditeur moins fiable (un beau cadeau pour l'esprit d'équipe).
La France n'est pas épargnée, et il suffit d'un chiffre pour s'en convaincre. D'après une vaste étude Ipsos publiée en mars 2026 pour Google, 42 % des salariés français pianotent déjà sur l'IA au travail via leur compte personnel, faute de cadre fourni par leur employeur. Ce « shadow IA », bricolé dans l'ombre et sans le moindre garde-fou, constitue le terreau rêvé du workslop. Le tout sur fond de paradoxe savoureux : 70 % des dirigeants dont l'entreprise utilise déjà l'IA jurent y voir des gains de productivité. Dans le même temps, l'INSEE rappelle que 10 % seulement des entreprises françaises d'au moins 10 salariés s'y étaient mises en 2024, contre 13 % dans l'Union européenne.
Une promesse de productivité vieille de quarante ans
Ce grand écart entre l'enthousiasme et les résultats ne date pourtant pas d'hier. En 1987, l'économiste Robert Solow résumait l'irruption de l'informatique d'une formule restée fameuse : on voyait des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Quarante ans plus tard, l'IA générative rejoue la même partition, à quelques variations près. La technologie s'installe à toute allure, la satisfaction des utilisateurs grimpe, mais le gain collectif se fait toujours désirer dans les comptes des entreprises.
C'est précisément le pari du plan « Osez l'IA », lancé en 2025 par le gouvernement avec 200 millions d'euros pour pousser les entreprises françaises à sauter le pas. Le hic, c'est que former en masse aux outils ne sert pas à grand-chose si personne n'apprend à séparer le bon grain de l'ivraie. D'autres travaux le montrent déjà : une partie du temps gagné grâce à l'IA repart aussitôt en corrections de ce qu'elle a produit. L'outil finit même, à l'occasion, par alourdir la charge de travail plutôt que de l'alléger. Les artisans français, eux, y gagneraient malgré tout deux heures par semaine, ce qui finit de prouver que tout se joue dans l'usage qu'on en fait.