En mai, Shokz nous a ouvert les portes de ses laboratoires en Chine, de ses lignes de production et de son usine de silicone. Derrière le succès de ses écouteurs auprès des coureurs, traileurs, nageurs et cyclistes, se cachent des tests de torture, une obsession du confort et une maîtrise très poussée des matériaux. La recette du champion de l’écoute ouverte, que rien ne semble pouvoir arrêter.

En mai, Shokz nous a ouvert les portes de ses laboratoires et de ses usines pour découvrir les coulisses de conception de ses écouteurs. © Nicolas Guyot pour Clubic
En mai, Shokz nous a ouvert les portes de ses laboratoires et de ses usines pour découvrir les coulisses de conception de ses écouteurs. © Nicolas Guyot pour Clubic

À Shenzhen, j'ai compris pourquoi les écouteurs Shokz plaisent autant aux sportifs et, depuis peu, au grand public. Ils ne sont pas seulement pensés pour diffuser du son, mais pour se faire oublier. Sous un bonnet de trail, derrière une mèche de cheveux, avec des lunettes, un casque, de la sueur, du froid ou plusieurs heures d'entraînement, un produit sportif ne doit jamais devenir un problème pour la marque. En visitant les installations de Shokz le mois dernier, du laboratoire à l'usine d'assemblage, puis jusqu'à la fabrication du silicone, j'ai découvert une entreprise chinoise qui ne se contente plus de produire pour les autres. Elle fabrique son propre avantage compétitif, gramme par gramme, test après test.

« Nous sommes presque tous ingénieurs »

La première rencontre donne le ton. Ken Chen, cofondateur de Shokz, n'a rien d'un patron californien venu vendre une fable de garage. Il raconte au contraire une histoire plus rugueuse, plus industrielle, plus chinoise aussi. « L'inspiration est facile, l'innovation est vraiment difficile », lâche-t-il devant quelques journalistes venus d'Europe et d'Asie. La phrase pourrait sonner comme un slogan. Elle prend un autre relief quand on visite, le lendemain, les salles où Shokz plie, tord, chauffe, refroidit, asperge et éventre ses propres produits.

Ken Chen, le cofondateur de Shokz. ©Nicolas Guyot pour Clubic
Ken Chen, le cofondateur de Shokz. ©Nicolas Guyot pour Clubic

Ken Chen insiste : Shokz a longtemps laissé ses produits parler à sa place. « Nous sommes presque tous des ingénieurs », explique-t-il. « Nous aimons laisser notre travail parler pour nous. » À l'origine, la société n'était pas une marque grand public, mais une petite usine qui produisait des oreillettes de radio pour d'autres acteurs. La conduction osseuse est arrivée par ce biais professionnel, avant de devenir une intuition, puis une obsession. Et si l'on pouvait écouter de la musique sans se couper du monde ?

Le premier casque de la marque. ©Nicolas Guyot pour Clubic

L'idée était séduisante. Le produit, beaucoup moins. Ken Chen ne le cache pas. Les premiers casques étaient lourds, perfectibles, parfois mauvais. Au CES 2011, presque personne ne comprend ce que fait la marque. Les visiteurs font bien la queue devant le stand, mais pour aller se faire poser, sur le stand voisin, un film de protection sur leur smartphone. La suite ressemble moins à une success-story qu'à un long combat contre la physique : rendre la conduction osseuse plus forte, plus musicale, moins vibrante, moins fuyante. « Le produit n'arrive pas sans émotion », nous glissera Ken Chen en quittant la salle où nous avons pu échanger avec lui. Après la visite de ses usines, on comprendra surtout que ses produits n'arrivent pas sans des milliers d'heures de validation et de contrôles qualité.

  • Extension dans les basses, et tenue à haut volume
  • Bon équilibre général
  • Très confortable
8 / 10

Le laboratoire, là où naît la confiance

Le lieu le plus impressionnant n'est pas forcément celui qu'on imagine. Les machines sont nombreuses, bien sûr, mais ce qui frappe dans les installations Shokz, c'est la densité humaine autour du contrôle qualité. Des postes, des procédures, des techniciens, des pièces découpées, observées, mesurées. L'obsession n'est pas de fabriquer un prototype spectaculaire pour une keynote, mais de vérifier qu'un écouteur survivra au quotidien brutal des sportifs.

Le labo mécanique de Shokz est rempli de machines et d'employés dont l'unique objectif est de vérifier la fiabilité des appareils de la marque, tester de nouveaux composants et de remonter les points à améliorer pour les futurs produits. ©Nicolas Guyot pour Clubic

Dans le laboratoire mécanique, les produits passent par des tests de flexion, de torsion, de chute et de compression. Les arceaux sont sollicités des milliers de fois pour simuler les gestes les plus banals : mettre les écouteurs, les retirer, les jeter dans un sac, les laisser tomber d'une table ou d'une poche. Dans une autre salle, on mesure la force nécessaire pour déclencher un bouton. Trop dur, il agace. Trop mou, il devient imprécis. L'expérience utilisateur se joue parfois dans quelques grammes de pression.

Ouvrir, fermer, retirer puis replacer les écouteurs : ces machines reproduisent les gestes du quotidien pour tester la résistance du boîtier de charge. ©Nicolas Guyot pour Clubic

Shokz essaie de reproduire aussi ce que vivent les sportifs dans leurs efforts répétés. La sueur, par exemple. De la transpiration artificielle est appliquée sur les contacts métalliques de charge pour vérifier leur résistance à la corrosion. Même après de multiples sorties de running ou de cyclisme, des entraînements intenses ou des semaines d'utilisation en environnement humide, les écouteurs doivent continuer à se charger et à se connecter normalement en Bluetooth à un smartphone. On retrouve ici l'ADN sportif de Shokz. Pas celui d'une publicité avec un coureur au lever du soleil, mais celui d'un objet condamné à encaisser les affres de la répétition et du dépassement de soi.

Épreuve d’étanchéité en direct : ces écouteurs sont soumis à un puissant jet d’eau. ©Nicolas Guyot pour Clubic

Le froid est un autre révélateur. Les fils en titane sont testés pour vérifier leurs propriétés à basse température. Les matériaux subissent des chocs thermiques, des passages rapides du chaud au froid, comme lorsqu'on rentre dans un intérieur chauffé après une séance hivernale. Des tests UV et à lampe xénon simulent l'exposition au soleil pour observer le vieillissement des matières. Le silicone, lui, est comparé à des matériaux plus classiques comme le TPE, ou élastomère thermoplastique. Là encore, le confort ne vaut rien si le matériau posé sur les oreilles se dégrade trop vite.

Froid, chaleur, humidité, sueur… Sur ces bancs de test, les écouteurs sont soumis à toutes les conditions environnementales et d’utilisation possibles. © Nicolas Guyot pour Clubic

Pourquoi l'écoute ouverte impose une autre manière de tester

Shokz n'est plus seulement la marque de la conduction osseuse. L'entreprise pousse désormais l'audio open-ear, un format plus large qui inclut aussi la conduction aérienne dirigée. Sur le papier, le principe est simple : écouter sans s'isoler. Dans les faits, c'est un véritable casse-tête technique. Les écouteurs doivent tenir sans obstruer l'oreille, offrir du son sans fuite excessive, rester confortables plusieurs heures, fonctionner malgré le vent, dans la rue, au bureau ou pendant une séance de sport, intense ou pas.

La marque qui s'appelait encore Aftershokz en 2021 a donc bâti ses propres standards autour de quatre piliers : confort et maintien, contrôle des fuites sonores, qualité audio et usage quotidien. Le confort est évalué avec des duromètres Shore pour mesurer la souplesse au contact de la peau, des bancs d'oscillation et des caméras haute vitesse pour observer le maintien dynamique. Les tests subjectifs incluent des utilisateurs aux formes d'oreille différentes avec des lunettes, des cheveux longs, des masques ou, même, des casques. Ce détail est essentiel. Un écouteur qui tient sur une tête de mannequin ne vaut pas grand-chose s'il gêne une sportive avec des lunettes de soleil, une queue-de-cheval et un casque de vélo. CQFD.

Chutes répétées, impacts ciblés… Des employés testent ici la résistance des écouteurs aux chocs, en les faisant tomber de différentes hauteurs ou en laissant chuter des poids sur eux. © Nicolas Guyot pour Clubic

Le maintien est aussi testé en conditions de mouvement : course à pied, corde à sauter, fractionné à haute intensité. Selon le fabricant, le bon écouteur open-ear est celui qu'on ne sent plus, mais qu'on n'a pas peur de perdre. Pour les sportifs, ce point change tout. Un intra qui bouche l'oreille coupe de l'environnement. Un écouteur mal maintenu oblige à le repositionner. Un produit trop dur crée un point de pression. Chez Shokz, le confort n'est pas une finition, mais une discipline d'ingénierie.

Luxshare ICT, le partenaire qui sait tout fabriquer

La visite de l'usine Luxshare ICT, entre Canton et Shenzhen, qui produit aussi beaucoup de produit Apple, certains iPhone et le Vision Pro, casse le cliché de l'usine entièrement robotisée où quelques bras mécaniques auraient remplacé tout le monde. Pour les nouveaux écouteurs OpenDots 2, actuellement en cours de production, quatre lignes sont réservées à leur fabrication. Chacune mobilise 114 employés. La cadence atteint 2 800 oreillettes par jour, soit 1 400 paires, avec un temps de fabrication de six à huit heures par oreillette et environ 4% de perte.

Les usines de Luxshare ICT, situées entre Shenzhen et Canton. Ici, photos interdites. ©Luxshare ICT

Ce qui impressionne, ce n'est pas le ballet des robots futuristes. C'est le nombre d'opérations manuelles de précision, de vérifications intermédiaires, de gestes répétés. L'assemblage se divise en plusieurs sous-ensembles : l'arceau souple en silicone, la partie supérieure, la partie inférieure. Les arceaux arrivent de l'usine silicone de Shokz. Un fil en titane guide le passage des câbles. Viennent ensuite les microphones, le haut-parleur, la carte électronique, la batterie, les broches de charge, puis l'application de la colle qui scelle l'ensemble.

Une ligne de production demande un à deux mois de mise en place. Certains composants, comme les transducteurs, viennent de fournisseurs, mais selon des spécifications dictées par Shokz. La prochaine étape pour la marque sera d'ailleurs de fabriquer ses propres haut-parleurs. Pour un regard français, habitué à entendre que le coût fixe est l'ennemi et que recruter trop vite peut devenir un risque existentiel, le contraste est frappant. Ici, on ne semble pas avoir peur de mobiliser des centaines de personnes pour sécuriser une ligne de production, lisser les défauts et absorber la complexité de l'assemblage d'écouteurs toujours plus compacts et sophistiqués.

Le silicone, l'avantage invisible

La vraie révélation de ces visites n'est pourtant pas l'assemblage. Elle se trouve à Zhengxiang Precision, l'usine de silicone créée par Shokz en 2022. C'est là que l'on comprend pourquoi la marque a pris une longueur d'avance sur le confort de port. Quand le marché ne propose pas un matériau à la fois assez souple, stable et durable, Shokz décide de le développer elle-même.

L'usine de silicone de Shokz. L'atelier de conception des moules. ©Nicolas Guyot pour Clubic

L'entreprise travaille notamment sur le moulage Ultra-Zero, utilisé pour la première fois sur la série OpenFit 2. Elle combine moules de précision, surmoulage et structures multicouches. Sur certains produits, comme les OpenFit Pro, le silicone adopte une double couche : plus douce à l'intérieur, pour la peau ; plus ferme à l'extérieur, pour la tenue et la durabilité. C'est moins spectaculaire qu'une nouvelle puce audio, mais probablement plus décisif au quotidien.

Shokz labo (vignette ouv)

Ici, ça fraise dur pour sortir des moules qui serviront ensuite dans l'atelier de pressage. ©Nicolas Guyot pour Clubic

Ce savoir-faire dépasse désormais les propres produits de Shokz. L'entreprise commence même à fournir certains concurrents. C'est peut-être le signe le plus fort de sa maturité industrielle. La marque n'est plus seulement identifiée à un format, elle devient aussi un fournisseur de solutions matérielles. Dans un marché où beaucoup d'acteurs achètent des composants similaires, savoir fabriquer un silicone agréable, stable et reproductible peut devenir un avantage aussi important que l'acoustique.

Les presses pour mouler le silicone, l'une des parties les plus sensibles de l'activité de la marque (moulage multicouche Ultra-Zero).

Shenzhen, ou la tech qui s'apprend dans les usines

Shokz revendique environ 4 000 employés. Ce chiffre se ressent. Pas dans un organigramme, mais dans les couloirs, les postes, les salles de test, les lignes et les échanges. Tout respire une Chine industrielle qui n'est plus l'atelier discret du monde, mais l'un de ses centres de décision technologique. Shenzhen ne copie plus seulement vite. Elle itère vite, teste vite, corrige vite ; n'en déplaise à certains décideurs américains qui vivent encore au XXe siècle.

Les derniers écouteurs open-ear de la marque, les OpenDots 2. ©Nicolas Guyot

Plutôt réservé et posé, Ken Chen clame que son objectif ultime reste de « survivre ». La formule fait sourire, surtout venant d'une marque devenue une référence sportive, presque aux écouteurs ce que Garmin est à la montre connectée. Mais après avoir vu Shokz tordre ses arceaux, asperger ses contacts, découper ses ratés, mesurer ses moules au micron et cuisiner son silicone maison, le mot paraît juste. Chez Shokz, survivre n'a rien d'une posture défensive. C'est une méthode industrielle : plier, tester, corriger, recommencer, jusqu'à ce que le produit tienne aussi longtemps que ceux qui le portent.

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