Depuis le 10 mai 2026, des dizaines de milliers de stations météo La Crosse Technology sont muettes dans toute la France. Les propriétaires des appareils ne reçoivent plus aucune prévision avec, en fond, des mois d'inaction, une liquidation judiciaire passée sous silence, et un fabricant qui esquive ses responsabilités.

[Enquête Clubic] Autour de 400 000 Français possèderaient une station météo La Crosse Technology, de la gamme WD plus particulièrement qui, depuis le début du mois de mai, n'affiche plus rien, plus de prévisions, et un écran souvent vide. Derrière cette panne, qui est nationale, c'est un peu la pagaille en apparence, puisqu'on retrouve une société liquidée en janvier 2026 par le tribunal de commerce de Nanterre, un réseau de radiomessagerie qui a cessé d'émettre, et un fabricant qui connaissait la situation depuis des mois et qui se planque, lui, dans son silence. Clubic a mené l'enquête, contacté tous les acteurs, et recueilli des dizaines de témoignages depuis une dizaine de jours, de propriétaires de stations qui se lassent, et se tournent même vers d'autres modèles.
StarMeteo, le réseau radio fantôme que La Crosse Technology ne vous a jamais vraiment expliqué
Pendant des années, les stations météo La Crosse Technology de la série WD ont été vendues avec la promesse, faite aux consommateurs, de recevoir les prévisions Météo France jusqu'à cinq jours à l'avance, directement sur l'écran, sans Internet ni téléphone. Une technologie sobre, autonome sur piles, et réputée relativement fiable. Des milliers de Français en sont devenus fidèles, parfois depuis plus de quinze ans. Martine, dans le Val-d'Oise, avait acheté la sienne chez Nature & Découvertes il y a fort longtemps (son modèle date de 2007). « Début mai, je constate l'absence des prévisions, à J+4, puis J+3, puis J+2, puis J… Au final, absence totale », nous dit-elle. Elle a changé les piles, suivi le script du manuel, recommencé chaque jour. Mais sans succès.
Notons que Patrick, qui possède lui-même deux stations, est le premier à nous avoir alertés de la situation. « Je suis furieux que les entreprises ne fassent rien pour en parler publiquement », nous écrit-il. « Sans parler du dommage que représente l'obsolescence brutale d'un tel système. » Dans le détail, les utilisateurs n'ont plus accès aux prévisions météo, aux alertes vigilance, à la température et à l'humidité extérieures, ni à la synchronisation automatique de l'heure et de la date. Et après réinitialisation, il arrive que la sonde extérieure ne se reconnecte plus, ce qui rend la station totalement inutilisable.
Mais ce que les acheteurs ne savaient pas, et ce que La Crosse Technology, une marque américaine, n'a jamais clairement indiqué, c'est que leurs stations ne fonctionnaient pas en autonomie. Elles dépendaient d'un service radio tiers, baptisé StarMeteo, opéré par une société spécialisée, e*Message Wireless Information Services France. Ce réseau utilisait le protocole radio POCSAG dans la bande UHF autour de 466 MHz, et non le signal DCF77, comme beaucoup l'ont cru à tort. Le signal DCF77, lui, continue d'émettre normalement depuis Mainflingen en Allemagne, il se contente de synchroniser l'heure des stations. Pour la météo, c'est une tout autre infrastructure.
La documentation officielle de StarMeteo mentionnait d'ailleurs explicitement, pour qui savait la lire : « transmission assurée par la société Emessage France ». Une information discrète, aujourd'hui difficile à retrouver. Pierre-Antoine, membre du groupe Facebook « Station météo », l'une de nos meilleures sources techniques sur ce dossier, a patiemment reconstitué toute la chaîne. Des prévisions fournies par Météo France, adaptées et formatées par La Crosse Technology, puis diffusées via le réseau Alphapage d'e*Message sur les fréquences 466.025, 466.050 ou 466.075 MHz, entre autres. Un système invisible, discret, totalement ignoré des acheteurs. Jusqu'à ce qu'il s'effondre.

Comment le fabricant a appris la liquidation de son prestataire en janvier et gardé le silence jusqu'en mai
E*Message Wireless Information Services France a été placée en liquidation judiciaire fin janvier 2026 par le tribunal de commerce de Nanterre. C'est Philippe Dubus, PDG du groupe Assmann SAS, qui a racheté les actifs de la société liquidée en février, qui nous l'a d'ailleurs confirmé directement. La procédure publique, publiée au BODACC, est consultable par n'importe qui. Et notamment, en toute logique, par La Crosse Technology. Trois mois et demi se sont ensuite écoulés. Trois mois et demi pendant lesquels La Crosse n'a rien dit à ses clients.
L'arrêt effectif du service est intervenu le 10 mai 2026. Dès ce jour, les stations ont commencé à perdre leurs données, une journée de prévision après l'autre. Yves, dans la Mayenne, possède trois stations dont une assez récente, achetée en février 2022. « Rien ne fonctionne, ni les prévisions météo, ni la relève de température de la sonde extérieure, explique-t-il. Pour la plus récente, quatre ans pour un produit, ce n'est pas acceptable. » Gérard, à Nîmes, a contacté le SAV le 14 mai. Il a reçu une réponse le lendemain, un e-mail assez générique, identique pour plusieurs clients. « Le système Star Meteo est actuellement arrêté, nous sommes en relation étroite avec les différents acteurs de télécommunication pour voir si une solution de remise en route est envisageable rapidement, nous vous invitons à revenir vers nous d'ici une quinzaine de jours ». Copier-coller. Suivant.
La Crosse Technology ne s'est pas exprimée directement auprès de Clubic, malgré deux sollicitations formelles, dont une directement auprès du siège américain, situé dans le Wisconsin. Mais la marque a fini par se trahir elle-même, car via la plateforme de la Répression des Fraudes, Signal Conso, en réponse à un signalement de consommateur, elle a publié une déclaration révélatrice. On y lit : « Suite à la faillite et liquidation sans prévenir en janvier 2026 de l'opérateur de télécommunication e*Message France... » L'expression « sans prévenir » est commode. Une liquidation judiciaire est une procédure officielle et publique. Et StarMeteo, rappelons-le, est une marque de La Crosse Technology elle-même, comme nous l'a rappelé sans ambiguïté Philippe Dubus.
Ajoutons que La Crosse Technology avait discrètement cessé de commercialiser ces stations WD quelques mois avant l'arrêt du service, en se tournant vers des modèles Wi-Fi, sans jamais alerter les propriétaires des anciens appareils de la fragilité du système dont ils dépendaient.
Le renvoi de balle, ou l'art de ne rien assumer
Au regard de l'ampleur de la panne, selon nos constatations au moins quarante départements français touchés, des témoignages de l'Alsace au Pays Basque, des Flandres à la Côte d'Azur, les acteurs impliqués pratiquent avec talent l'esquive mutuelle. E*Message Allemagne, filiale sœur de l'entité française liquidée, nous a répondu rapidement, en anglais, pour nous indiquer que le service StarMeteo n'avait pas été opéré par sa société, et qu'elle n'était donc pas en mesure de fournir la moindre information sur son arrêt, ses relations contractuelles avec les fabricants, ou les éventuelles procédures impliquant l'entité française. Soit.
Philippe Dubus, le repreneur des actifs, a été plus loquace. Sa société, Assmann SAS, nous dit-il, « n'a aucun lien de responsabilité avec les activités antérieures sur ce réseau StarMeteo ». Sa reprise post-liquidation « n'incluait pas d'obligation de quoi que ce soit sur les services ». Juridiquement, il a raison. Mais ses propos confirment au passage que StarMeteo est bien mort, et que personne ne prévoit de le ressusciter. Son projet d'avenir, le TATOO 2.0, une radio messagerie souveraine sans Internet ni cloud issu d'un hyperscaler américain, est une autre histoire. Pour les consommateurs floués, ce n'est pas d'un futur technologique dont ils ont besoin, mais d'une réponse aujourd'hui.
Et quid de Météo France ? Le service presse de l'établissement public, qui a accepté de nous répondre, confirme l'existence d'un contrat direct avec La Crosse Technology pour la fourniture de données météorologiques, et précise que ce flux « continue d'être activé ». La responsabilité de la distribution ? Entièrement « du ressort de la société La Crosse Technology ». Météo France se dédouane donc de la panne, non sans glisser un détail pour le moins croustillant. « La direction commerciale en charge du contrat fait très régulièrement des points sur la situation avec la société La Crosse Technology. » Autrement dit, Météo France est en contact actif et régulier avec le fabricant sur ce dossier, et pourtant, ni l'un ni l'autre ne juge utile de communiquer publiquement. Un silence partagé qui interroge forcément.
Ce que vous pouvez faire si votre station météo La Crosse Technology ne fonctionne plus
Dans sa réponse sur Signal Conso, La Crosse Technology glisse discrètement une proposition. Les clients lésés peuvent contacter le SAV pour obtenir « une offre préférentielle sur un récepteur Wi-Fi de la nouvelle gamme ». Et la panne devient une opportunité commerciale. Racheter un produit chez celui qui vous a laissé sans réponse pendant des semaines, on salue l'audace. Une consommatrice, qui souhaite rester anonyme et qui a multiplié les relances entre le 11 et le 26 mai sans jamais obtenir autre chose que le message type, a fini par écrire au SAV. « Arrêtez d'envoyer à tout le monde le même message type (...) et faites quelque chose pour que toutes les stations de France refonctionnent rapidement. » Quand elle demande qu'on cesse de lui envoyer la réponse automatique, La Crosse arrête de répondre.
Concrètement, voici les recours disponibles. Si votre station est encore sous garantie légale (deux ans à compter de l'achat), vous pouvez exiger un remboursement ou un échange auprès de votre revendeur, et non auprès de La Crosse directement. La garantie légale de conformité s'applique au vendeur, quelle que soit la cause de la panne. Au-delà de la garantie, la piste d'une action collective n'est pas à exclure, on imagine que certains avocats amateurs du genre ont déjà mis leur nez là-dedans. Monique, cliente depuis plus de quinze ans, nous confie qu'elle « envisage une action de groupe, car rien n'existe sur le marché de comparable ». Des signalements ont d'ores et déjà été déposés sur Signal Conso et transmis à Que Choisir Ensemble. Plus le nombre de signalements sera élevé, et plus la pression sur le fabricant sera forte.
Signalons enfin un détail qui en dit long sur l'état d'esprit du fabricant. Au 28 mai 2026, le site internet de La Crosse Technology mentionnait toujours le système StarMeteo dans sa rubrique produits. Un service éteint depuis près de trois semaines, encore affiché sur la vitrine officielle. Jürgen, dans le Gard, a acheté sa station directement au Musée Météo France du Mont Aigoual, l'ironie ne lui aura probablement pas échappé. Pour lui comme pour les dizaines de milliers d'autres, la question reste entière, La Crosse Technology va-t-elle finir par assumer, ou continuera-t-elle à attendre que l'orage passe ?
Merci à toutes celles et ceux qui ont généreusement accepté de témoigner et de livrer des détails sur leur souci. Nous ne manquerons pas de livrer une suite à cet épisode, dès que nous aurons de plus amples informations.