Un vétéran de l'industrie lance un moteur de jeu « 100 % européen ». L'ambition est immense. Le produit, pour l'instant, un peu moins.

© Shutterstock
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Dans les années 1990, Arjan Brussee programmait Jazz Jackrabbit chez Epic, l'ancêtre du studio qui allait donner naissance à l'Unreal Engine. En 2003, il cofondait Guerrilla Games aux Pays-Bas, le studio derrière la série Horizon et le moteur Decima (celui qui fait aussi tourner Death Stranding de Hideo Kojima). Après un passage de huit ans chez Epic Games comme directeur mondial du product management pour Unreal Engine, Brussee vient d'annoncer sur le podcast néerlandais De Technoloog qu'il développait The Immense Engine, un moteur 3D qu'il présente comme une « alternative européenne » à Unreal et Unity.

Un moteur construit autour de l'IA, pas autour d'un éditeur classique

La thèse de Brussee tient en quelques phrases. Les moteurs actuels (Unreal en tête) ont été conçus avant l'ère de l'IA. Ils reposent sur des interfaces manuelles, des menus et des workflows pensés pour des équipes nombreuses. L'Immense Engine, lui, serait construit dès le départ autour d'agents IA modulaires. Brussee avance qu'avec « le bon framework d'agents IA, un développeur peut faire le travail de dix à quinze personnes ». Le chiffre est invérifiable à ce stade (il n'y a ni démo, ni date de sortie, ni tarification annoncée), mais le CV de l'intéressé lui donne au moins le droit de le dire sans qu'on éclate de rire.

Arjan Brussee - © Jillian Clark
Arjan Brussee - © Jillian Clark

L'argument souveraineté est le second pilier. « Personne ne construit actuellement un moteur qui soit entièrement hébergé en Europe, développé par des Européens et conforme aux règles et directives européennes », affirme Brussee. Le positionnement dépasse le jeu vidéo. L'Immense Engine vise aussi la défense, la logistique et la simulation 3D, des secteurs où la conformité RGPD et l'hébergement européen des données sont des prérequis croissants. L'Unreal Engine 6 reste un produit américain soumis aux aléas du Cloud Act et des politiques commerciales de Washington.

Le problème qui s'appelle Godot

Le discours tombe bien. Depuis la crise tarifaire de Unity en 2023, qui avait poussé des studios comme Re-Logic à financer publiquement des alternatives, la méfiance envers les moteurs propriétaires américains est au plus haut. Unreal prélève 5 % de royalties au-delà d'un million de dollars de revenus. Unity a durablement entamé la confiance de sa communauté. Le besoin d'alternatives existe, personne ne le conteste.

Sauf qu'une alternative existe déjà. Elle s'appelle Godot, elle est open source, gratuite, disponible sous licence MIT (pas de royalties, jamais), et son développement est soutenu par une fondation indépendante. Créé en Argentine par Juan Linietsky et Ariel Manzur, Godot a connu une explosion d'adoption après la crise Unity. Le moteur gère la 2D, la 3D, fonctionne sur toutes les plateformes et bénéficie d'une communauté de contributeurs en croissance rapide (dont une proportion importante d'Européens). Il n'est hébergé nulle part en particulier, parce qu'il est open source : chacun l'héberge où il veut.

  • Open-source
  • Interface intuitive
  • Export vers un grand nombre de plateformes
8 / 10

Brussee ne mentionne pas Godot. C'est un choix, pas un oubli. Le positionnement de l'Immense Engine repose sur l'IA intégrée et la conformité réglementaire européenne, deux axes sur lesquels Godot n'a pas (encore) de proposition forte. Mais « pas de proposition forte » n'est pas « pas de présence ». Un moteur propriétaire européen construit autour de l'IA devra convaincre des développeurs qui ont déjà une option gratuite, ouverte et sans risque de revirement tarifaire.

Le parcours de Brussee (Jazz Jackrabbit, Guerrilla, Decima, huit ans sur Unreal) lui donne une crédibilité rare dans un secteur où les annonces sans produit sont légion. Reste que pour l'instant, The Immense Engine est une promesse formulée sur un podcast, sans démo publique ni calendrier. L'Europe a les talents pour construire un moteur de référence. Elle a aussi Godot, qui n'a attendu la permission de personne pour le devenir.