Deux spécialistes de l'IA d'entreprise, l'un canadien, l'autre allemand, unissent leurs forces. Objectif affiché : offrir aux gouvernements et aux entreprises une alternative aux géants américains. Le chèque de 600 millions de dollars du groupe Schwarz donne le ton.

Dans la course mondiale à l'intelligence artificielle, les acteurs de taille intermédiaire ont longtemps joué chacun dans leur coin. Cohere, fondée à Toronto en 2019 par des chercheurs issus de Google Brain, a construit sa réputation sur des modèles de langage spécialisés pour l'entreprise. Son CEO Aidan Gomez a cosigné le papier fondateur sur l'architecture Transformer. De l'autre côté de l'Atlantique, l'allemande Aleph Alpha, née la même année à Heidelberg, s'est positionnée sur le créneau de l'IA souveraine pour le secteur public européen. Vendredi 25 avril, les deux entreprises ont annoncé leur fusion.
À quoi ressemble concrètement cette fusion canado-allemande ?
L'opération n'est pas un mariage entre époux égaux. Cohere, dernièrement valorisée à 6,8 milliards de dollars, prend le contrôle d'Aleph Alpha. L'entité combinée conservera le nom Cohere et sera dirigée par Aidan Gomez. La valorisation de l'ensemble atteindrait environ 20 milliards de dollars, selon le Financial Times. Un bond considérable pour une entreprise dont le revenu récurrent s'établissait à 240 millions de dollars en 2025.
Le principal architecte financier de l'accord est le groupe Schwarz, maison mère de Lidl et actionnaire existant d'Aleph Alpha. Le conglomérat allemand s'engage à investir 600 millions de dollars dans la prochaine levée de fonds de Cohere. Il en sera le premier investisseur. En contrepartie, Schwarz Digits, sa division technologique, fournira l'infrastructure cloud via sa plateforme souveraine STACKIT. Le deal reste soumis à l'approbation des actionnaires d'Aleph Alpha et des régulateurs, y compris le gouvernement allemand.
Côté actifs, la complémentarité est réelle. Cohere apporte ses grands modèles de langage généralistes et son réseau commercial mondial (plus de 500 employés, des investisseurs comme NVIDIA, AMD et Salesforce Ventures). Aleph Alpha apporte ses modèles spécialisés pour les langues européennes, ses contrats avec le secteur public allemand et des clients comme Deutsche Bank, Bosch ou SAP. L'ensemble vise les secteurs réglementés : finance, défense, énergie, santé, télécommunications.
Pourquoi cette fusion dit beaucoup de l'état du marché de l'IA
Le mot-clé de l'opération est « souveraineté ». Les deux entreprises martèlent la même promesse : permettre aux gouvernements et aux entreprises de garder le contrôle total de leurs données. Pas de dépendance aux clouds américains soumis au Cloud Act. Le contexte géopolitique, marqué par les tensions commerciales entre Washington et ses partenaires, pousse les administrations européennes à chercher des alternatives.
Reste une question que vous vous posez forcément depuis le début de cet article : le Canada sera-t-il perçu comme suffisamment « souverain » par les clients européens ? Aidan Gomez promet que « Cohere deviendra une entreprise canado-allemande », mais cette promesse pourrait s'effriter en cas d'introduction en Bourse, lorsque l'actionnariat deviendra mondial. La souveraineté d'un modèle d'IA ne se décrète pas, elle se prouve dans l'infrastructure, la gouvernance et la localisation des données.
Il faut dire que cette annonce n'est pas la première à menacer la souveraineté européenne sur l'intelligence artificielle. Elon Musk discute en ce moment même d'un rapprochement entre xAI, Mistral AI et Cursor, un montage qui poserait un problème identique : Mistral peut-elle rester le « champion souverain européen » tout en s'alliant avec un acteur américain ? Les limites de la souveraineté de Mistral ont déjà fait l'objet d'analyses approfondies. Cohere et Aleph Alpha parient qu'un axe Canada-Allemagne, deux pays partageant des standards élevés de protection des données, constitue une base plus crédible.
Dans la course aux modèles fondateurs, ni Cohere ni Aleph Alpha ne rivalisent avec OpenAI, Anthropic ou Google. Le pari de cette fusion est plus subtil : ne pas chercher à gagner la course au modèle le plus puissant, et miser sur la confiance institutionnelle. Encore faut-il que 20 milliards de dollars de valorisation ne restent pas un chiffre sur le papier.