La fin du monde en application(s)

Ludovic Loth
Spécialiste logiciels et apps
01 juin 2018 à 15h36
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Jeudi 20 décembre 2012, 18h07 :

J'ouvre un œil. Enfin. Le jetlag me fait encore un peu mal aux cheveux. Je suis rentré du Mexique ce matin après cinq jours et six nuits de fête non-stop. Le monde est en complète ébullition et la folie s'est emparée de Mexico comme du reste du globe depuis des semaines. Si ce dernier attend sa fin, prévue pour demain - déjà ! -, il semblerait que l'Humain a décidé de célébrer la vie jusqu'au dernier moment. Partout dans les rues, sur les toits, aux fenêtres ça crie, ça chante ; on abuse de tout puisque tout va disparaitre.

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Mon appartement est un vrai champ de ruine, mais je ne me souviens pas comment c'est arrivé, si c'était avant mon départ ou, peut-être, pendant mon absence. Je me déplace, aussi lentement que possible tout en regardant au sol, et vais m'échouer sur le canapé. Une dizaine de mètres sépare mon lit de celui-ci, dix petits mètres qui m'ont paru un vrai marathon dans mon état. Allongé, mais mal à l'aise, je tire l'objet coincé entre deux coussins et qui me rentrait dans les côtes ; il s'agit de ma tablette à qui il reste encore un peu de batterie. Machinalement je la déverrouille et tombe nez à nez avec l'app de CouchSurfing qui m'a permis de trouver le guide et logement pour ma petite virée pré-apocalyptique. Je laisse un message sur le profil de Ricardo pour le remercier, encore une fois, pour ces quelques jours complètement délirants en sa compagnie. À errer entre soirées électroniques survoltées et journées à profiter à droite, à gauche, souvent dans les cafés, nous avons juste oublié notre peur de la Fin (avec un grand « F ») et profité de la magie des rencontres. J'ai discuté, des heures durant, avec autant de personnes que possible : certains croyants à la fin du calendrier maya (dont la civilisation était d'ailleurs étendue en partie sur l'actuel territoire mexicain) telle une prédiction réaliste, d'autres attaquant les fatalistes, mais tous profitant joyeusement du désordre. Je me souviens m'être fait moquer de moi quand, sortant mon smartphone, j'ai expliqué à deux petits vieux que j'avais une application qui, dans tous les cas, me sauverait la vie. « C'est à Bugarach qu'il faut aller ! » m'exclamais-je dans un espagnol aussi mauvais qu'un bon Google Trad'. Survival 2012, c'est le nom de l'appli en question, est une app développée par des français et qui fait apparemment un carton.

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Je regarde mon téléphone, démarre ladite appli ; il ne me resterait que 5 h 45 à vivre d'après celle-ci... si jamais la fin du monde intervenait à minuit ce soir ! Un instant je me dis que les Mayas auraient quand même pu essayer de préciser l'heure, je ne vais pas attendre la possible fin en regardant le ciel toute la journée de demain ! Je ne vais pas non plus suivre la boussole ou l'itinéraire de Survival 2012 qui mènent à Bugarach, plutôt mourir à Lyon que vivre à Bugarach ! Machinalement, je switch sur l'onglet « A faire », secoue mon smartphone et l'appli me donne le conseil ultime pour « vivre pleinement mes derniers instants » : « Prendre un bain de champagne ».

Bien que n'ayant pas de champagne sous la main - je suis, de plus, à peu près certain que cela doit picoter de façon désagréable -, l'appli n'a pas tout à fait raté le coche, une longue douche chaude ne me ferait pas de mal. Si ce n'est ma lassitude corporelle, c'est bien plus la brume de mon esprit que j'aimerais que le jet d'eau fasse disparaitre.


19 h 01 :

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Cette douche était vraiment une bonne idée. Enrubanné dans 4 grandes serviettes et demie, je me dirige vers le frigo qui s'avère être vide. Typique. Attrapant mon téléphone afin de commander de la nourriture, ou juste quelque chose de comestible, il me semble avoir un message... Mais non.

Je n'ai pas désactivé le push du petit jeu auquel j'ai joué durant une bonne partie du vol de retour : Doomsday Preppers. J'ai un peu honte de moi à cet instant, mais oublie du coup la faim ainsi que ma mission première et construit un nouvel étage à mon bunker. J'ai une quarantaine de bonshommes qui s'active en dessous de la surface de la Terre et, même s'ils sont virtuels, je ne compte pas les laisser s'enterrer sans nourriture, eux.


19 h 55 :

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Je viens donc de perdre presque une heure à jouer à ce jeu complètement inutile ; amusant, il est vrai - il me rappelle d'ailleurs quelques souvenirs type Theme Hospital ou SimCity premier du nom -, mais tout de même inutile. Je n'ai toujours rien mangé, mais le temps file, je consulte tour à tour les apps d'actualité Clubic, qui ne traite aucunement de la fin du monde (non, ça ne serait pas sérieux), Le monde, qui titre juste « La fin de Le Monde » (mouai...) ainsi que celle de la NASA.

Sur cette dernière, outre un détail des dernières missions ainsi que nombre d'images et de vidéos, aucune actualité ni aucun Tweet ne confirment la possible collision d'un astéroïde avec la Terre. Les photos prises depuis l'orbite de notre planète sont magnifiques. La NASA fait référence dans son domaine pourquoi alors ne pas évoquer ne serait-ce que l'évènement, rassurer la population. Rien, pas un mot, pas une ligne concernant le 21-12-2012.

Entre vues d'experts et de scientifiques, d'illuminés ou de simples allumés, la population, moi compris, avons perdus toute distinction du vrai, du faux, du mensonge et de l'omission.

20 h 10 :

Mes meilleurs amis et moi-même nous sommes donnés rendez-vous demain... si tout va bien. Chacun avait pris un billet d'avion pour la destination de ses rêves ; comme un dernier voyage initiatique, un rite de passage en solitaire. Afin de savoir si, comme moi, l'un d'entre eux ne serait pas revenu et plutôt que d'emprunter le réseau téléphonique certainement saturé (je suis chez Free) en cette veille de fin du monde présumée, je lance Google Maps. Tous connecté via le service Latitude, j'observe la position de chacun : l'un est à Bali, l'autre à Pékin, pas mal ! Les deux autres sont, quant à eux, du côté de Dijon et de Bruxelles je m'interroge. Encore, Bruxelles, il y a le chocolat, les frites, la vraie et bonne bière ainsi que la bienveillance belge. Mais Dijon ? À part la moutarde ?

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Je tente de passer un coup de fil afin d'en savoir plus et de peut-être se retrouver avant l'heure dite... Quatre essais plus tard, j'attrape ma tablette et lance un Skype. Steeve B. est connecté, me répond de son téléphone et m'apprend qu'il est justement sur le départ pour me rejoindre. Au passage, il me lance un : « pense aux filles hein ? ».

Il ne faudrait pas se laisser abattre, je suis bien d'accord avec ce point, mais comment faire vite et bien ? Je fais une recherche rapide via Google Search et tombe face à une longue liste d'applications permettant de faire des rencontres rapidement et à priori sans détour. Je choisis SpeedFlirt juste parce que le nom me plait, passe la phase d'inscription et me trouve étonné devant la qualité de l'application... ce n'est pas ou plus ce qui compte. Je passe les photos les unes après les autres : Marie, Amandine, Lula, Betty, Marta... je tente ma chance, demande des « flirts ». C'est la surnommée Lula qui répond la première, elle peut venir avec des amies ; je ne demande pas de précisions, je vérifie son adresse pour les envoyer chercher par Steeve sur son trajet. C'est tellement simple, je n'y crois pas, je recommence à aimer cette ambiance de fin du monde ! Je lance un « Yeaaah ! » dans mon appartement, ça résonne.

21 h 03 :

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Je check les réserves de boissons dans le bar ; de ce côté-là, tout va bien. Côté nourriture c'est toujours le vide. Je me décide enfin à sortir de l'appartement. Les couloirs de mon immeuble sont vides ce qui me glace le sang ; rentré de bonne heure ce matin, cela ne m'avait pas paru aussi glauque et dénué de vie. Je sors le nez dehors et me rend compte en un souffle qu'il règne une température réellement glaciale.

Ni magasin ni restaurant d'ouverts à l'horizon, je ne fais ni une ni deux, je remonte à l'appartement et commande 5 pizzas (en cas de coup dur) via l'app Pizza Hut. Celle-ci fonctionne bien, certes, mais elle ne me dit pas si le restaurant le plus près de chez moi est vraiment en état de fonctionner ni si ses livreurs sont en état de livrer. Ce n'est pas un pari bien risqué à prendre ; on verra.


22 h 00 :

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H-2 avant minuit, je tourne inlassablement en rond dans l'appartement et, bien sûr, pas de livreur à la porte, c'est une évidence. Je me sers un verre et décide de me faire une petite session jeux en attendant l'arrivée de mon comparse (et de notre charmante compagnie), après tout, ça ne mange pas de pain !

Histoire de rester dans l'ambiance je me lance sur TheEndApp un jeu où l'action se déroule dans un monde post-apocalyptique (évidemment) et dont le gameplay ressemble peu ou prou à Temple Run : il s'agit de courir encore, toujours, de sauter, de glisser, de tourner au bon moment. Là où le jeu introduit une particularité, c'est qu'il prend en compte l'inclinaison du smartphone afin de permettre au joueur d'éviter des lacs de feu ou d'attraper des rouleaux de scotch (devenus la monnaie d'échange dans ce monde). J'aurais joué 10 min, je ne suis pas assez habile, je passe à autre chose.


22 h 15 :

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J'enchaine avec Please Stay Calm un MMORPG... post-apocalyptique bien sûr, mais en mode « infesté de zombies » cette fois.

Je fouine, je collecte des items, les vends, m'équipe, casse du zombie à la gare Jean Macé, à la pizzéria du coin (et hop le cuistot) ; le jeu est géolocalisé et prend donc place dans les lieux qui m'entourent, « Marrant ! » me dis-je. Je me prends au jeu... me paie un club de golf, ça envoie du lourd et les zombies tombent vite. Je me bats avec quelques survivants, d'autres joueurs en ligne donc, 1 victoire, 2 victoires... c'est fou de réussir à jouer alors que le monde se trouve peut-être près de l'explosion.


23h06 :

Prêt à jeter mon téléphone dans un coin, je m'inquiète un peu pour mes futurs convives, j'essaie de téléphoner, ça ne passe pas. Je me décide donc à me bouger un peu : je mets de la musique, regrette de ne pas avoir un plus gros système de son et commence le rangement express. Passe un coup de fil, toujours rien. Je passe sous la douche pour la deuxième fois en quelques heures, coups de fil (et un et deux et trois...) ; zéro réponse, je commence à angoisser d'être seul à minuit comme pour un jour de l'an... sauf que ce serait le dernier. Je pousse les meubles, fais de la place ; ça me réveille et me fait du bien de bouger. Bougies par ici, lumières par-là, je prépare comme je peux quand je sens vibrer mon téléphone. C'est un MMS de Steeve, j'aperçois la petite photo passée à l'Instagram (il n'a que ça à faire ? vraiment ?) : il est en ville, c'est une bonne nouvelle, et n'est pas seul, je compte trois jolies demoiselles, rien que ça, avec lui.

23 h 37 :

Posé sur un accoudoir du canapé dans un coin du salon, je scrute la rue, j'observe les gens, les lumières et surtout j'attends l'arrivée de ceux avec qui je risque de passer mes derniers moments. Je bouillonne littéralement, sentiment exacerbé alors que mon smartphone diffuse, via la Freebox, du Bio-tonic à m'en faire saigner le cerveau. À cet instant même, la porte s'ouvre.

« Yeaaah ! », cette fois je peux le dire. S'il ne reste que 23 min, autant en profiter, s'il ne reste qu'une nuit, autant en profiter, si ce n'est pas la fin... autant en profiter. Quoiqu'il arrive c'est le début d'un grand moment.

Vendredi 21 décembre 2012, environ 17 h 00 :

J'ouvre un œil. Enfin. Il ne fait aucun doute que c'est, cette fois, l'alcool consommé cette nuit qui me fait sentir la tête comme une pastèque ; je mangerais bien un fruit d'ailleurs, j'ai extrêmement soif. Je tente de compter les corps autour de moi, n'y arrive pas. Pris d'un affreux doute, je lance un « Ohé ! » que je regrette aussitôt tant la douleur s'enracine profondément en moi.

Je réalise par ce biais que je suis bel et bien vivant... des visages se retournent vers moi, malgré leur teint blafard, tel que doit être le mien, je les reconnais. Pas de zombies dans le tas, mes amis ont fait le voyage de retour et ont dû arriver durant la nuit. J'aperçois dans un coin un livreur en rouge couché sur des cartons de pizzas, je souris.

Pas encore de fin du monde - encore que tout dépend du fuseau horaire utilisé par les mayas - et comme toute logique semble encore échapper à mon cerveau, je me rendors ; la fin du monde c'est pour lundi... je reprends le boulot.
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