Connaissez-vous la messagerie française sécurisée Darkup ? Celle-ci verrouille l'accès à ses messages avec une clé physique, sans numéro de téléphone, ni adresse e-mail. Son cofondateur a répondu à quelques-unes de nos questions.

Nous avions présenté Darkup en juillet dernier : une messagerie chiffrée qui associe le protocole Signal à une identité scellée dans une clé YubiKey, sans numéro de téléphone, ni e-mail. L'application, éditée par la société parisienne GEST-IA, attendait alors sa validation sur l'App Store. C'est chose faite depuis le 2 septembre. Nous avons profité de ce lancement pour interroger son co-fondateur Erol Kara sur divers sujets et notamment sur la sécurité des clés YubiKey, le modèle économique de l'entreprise ou encore la concurrence sur le secteur des messageries privées.

Vous étiez "en cours de validation" sur l'App Store et le Play Store en juillet. L'application est maintenant en ligne sur les deux, en France et dans l'UE. Combien de temps a duré cette validation, et Apple ou Google ont-ils posé des questions particulières sur un chiffrement associé à une clé physique ?
Erol Kara : L’approbation App Store est intervenue le 2 septembre. Le parcours a pris plusieurs semaines, notamment parce que nous avons dû compléter notre dossier et corriger certains éléments.
Apple nous a demandé une vidéo montrant la création d’une identité et le parcours NFC sur un iPhone physique, le reviewer ne disposant pas de la clé nécessaire. Les échanges ont également porté sur la documentation relative au chiffrement, la distinction entre vente de matériel et abonnement numérique, et le lien vers les conditions d’utilisation. Nous avons aussi retiré la Chine de la distribution en raison des restrictions concernant CallKit.
Côté Google, les échanges ont notamment concerné l’utilisation de l’écran d’appel entrant en plein écran.
Ces validations permettent la distribution sur les stores. Elles ne constituent pas un audit de sécurité ni une certification du chiffrement de Darkup.
Les YubiKey restent des systèmes fermés, sans mise à jour de firmware possible, pour éviter les vulnérabilités liées à l'audit du code ou à l'extraction des clés. Si une faille était un jour découverte dans le firmware d'une YubiKey déjà distribuée, quel recours auriez-vous pour vos utilisateurs, sachant que la clé ne peut être mise à jour ?
E.K : La YubiKey ne contient pas à elle seule toute l’identité Darkup. Le coffre est conservé sur le téléphone et bénéficie d’une protection associant la clé physique et le matériel sécurisé de l’appareil.
L’extraction du secret d’une YubiKey ne suffit donc pas, à elle seule, à ouvrir ce coffre. Cela ne signifie pas que le système serait invulnérable : un téléphone compromis, une authentification détournée ou un utilisateur sous contrainte restent des risques.
Concernant EUCLEAK, l’avis de Yubico décrit une attaque contre certaines opérations ECDSA sur des versions antérieures au firmware 5.7.0, nécessitant un accès physique et du matériel spécialisé. Notre verrou PIV utilise ECDH, mais je ne souhaite pas transformer cette distinction en garantie générale d’immunité sans analyse indépendante de notre configuration.
Si une vulnérabilité affectait effectivement notre usage, nous devrions en expliquer les conséquences et proposer les mesures adaptées, pouvant aller jusqu’au remplacement de la clé et au renouvellement de l’identité.
Nous testons également une clé de secours enregistrée à l’avance. Son périmètre est limité : conserver l’accès sur le même téléphone intact lorsque la clé principale est perdue. Elle ne permet pas de restaurer l’identité après perte ou réinitialisation du téléphone. Cette fonction est actuellement en test privé, pas validée pour une diffusion générale.
ECDSA (Elliptic Curve Digital Signature Algorithm) est un algorithme de signature numérique reposant sur les courbes elliptiques. Il sert à prouver l'authenticité d'un message ou d'une identité sans exposer la clé privée. C'est précisément le calcul visé par EUCLEAK.
PIV (Personal Identity Verification) est une norme du NIST américain, définissant une application distincte de FIDO2 sur une YubiKey pour stocker des certificats et des clés. Selon la configuration, elle peut s'appuyer sur de l'ECDSA pour signer ou sur de l'ECDH pour déchiffrer, seul le premier cas étant concerné par EUCLEAK.
ECDH (Elliptic Curve Diffie-Hellman) est un protocole d'échange de clés sur courbes elliptiques, permettant à deux parties de générer un secret partagé sans le transmettre. Il ne repose pas sur le même calcul qu'ECDSA, ce qui explique pourquoi EUCLEAK ne le vise pas directement.
Jan Suhr, de Nitrokey, dénonçait un modèle où l'utilisateur doit racheter un appareil pour corriger un problème de sécurité. Votre modèle économique repose justement sur la vente de la clé. N'y a-t-il pas un conflit d'intérêt à vendre le composant qui protège l'identité, plutôt que de laisser le choix du matériel ?
E.K : Nous vendons effectivement des clés, et il serait incorrect de nier cet intérêt commercial. Le modèle économique de Darkup repose toutefois principalement sur l’abonnement au service.
L’achat du matériel chez nous n’est pas obligatoire : une YubiKey compatible acquise auprès de Yubico ou d’un autre revendeur peut être utilisée. L’enrôlement de l’identité se fait sur le téléphone de l’utilisateur.
Nous concentrons actuellement nos validations sur les modèles de la série YubiKey 5 disposant des fonctions nécessaires, notamment PIV et NFC. Nous ne présentons pas d’autres fabricants comme compatibles tant que nous ne les avons pas effectivement testés.
Le Bureau des contrôles réglementaires juge votre dossier suffisant pour publier, en insistant bien que ce n'est ni une certification ni un agrément. Olvid, elle, a obtenu deux certifications ANSSI avant d'ouvrir son code source. Un chemin de certification équivalent est-il dans vos plans, ou considérez-vous la déclaration de cryptologie comme suffisante pour rassurer vos utilisateurs ?
E.K : La déclaration de cryptologie et une certification de sécurité sont deux choses différentes. La première répond à des obligations réglementaires ; elle ne démontre pas la résistance du produit aux attaques.
Une certification telle que la CSPN constitue un objectif possible, mais nous ne disposons pas aujourd’hui de cette certification. Notre priorité est de stabiliser le produit et de faire évaluer sa sécurité par un tiers indépendant. Je préfère ne pas annoncer de calendrier que nous ne serions pas certains de tenir.
CSPN (Certification de Sécurité de Premier Niveau) est un label délivré par l'ANSSI depuis 2008, souvent appelé "Visa de Sécurité". Elle repose sur des tests en boîte noire menés par un centre agréé (CESTI). Elle est valable trois ans.
Vous dites avoir retiré la sauvegarde et la récupération du code après un audit interne. Cet audit a-t-il été mené par une équipe externe et indépendante, ou en interne chez GEST-IA ? Un audit de sécurité public, comme ceux dont peuvent se prévaloir Signal ou Olvid, est-il prévu avant l'ouverture mondiale ?
E.K : L’analyse qui a conduit à supprimer l’ancienne sauvegarde a été menée en interne. GEST-IA étant la structure qui porte Darkup, je ne la présente pas comme un auditeur indépendant.
Nous ne disposons pas aujourd’hui d’un rapport d’audit externe public. C’est une limite importante, particulièrement pour les utilisateurs exposés à des risques élevés.
Notre objectif est de faire réaliser un audit indépendant et d’en publier les conclusions ainsi que les corrections apportées. Tant que son périmètre, son financement et son calendrier ne sont pas confirmés, je ne souhaite pas le présenter comme une prestation déjà engagée.
Vous dites vous-même que perdre la clé, c'est perdre l'identité, sans sauvegarde possible. Combien de comptes fondateurs, sur les 200 vendus, ont déjà connu ce cas depuis juillet ?
E.K : Les invitations fondateurs ne correspondent pas à 200 clients payants. Darkup est encore au démarrage et je préfère ne pas communiquer un nombre d’identités actives sans disposer d’un décompte consolidé et d’une définition précise de cette activité.
À notre connaissance, aucune perte de clé ne nous a été signalée à ce jour. Cela ne constitue évidemment pas une preuve de fiabilité à grande échelle.
Des testeurs ont, en revanche, rencontré des problèmes d’enrôlement ayant nécessité de recréer leur identité. Ces incidents ont conduit à des corrections et à un travail sur les messages d’erreur. Sur un produit dont la récupération est volontairement limitée, éviter une action destructive provoquée par une consigne ambiguë est un véritable enjeu de sécurité.
Votre promesse est que même un téléphone saisi et déverrouillé ne permet pas d'accéder aux conversations ni d'usurper l'identité. Mais un utilisateur forcé sous contrainte de révéler sa clé physique perd cette protection instantanément. Avez-vous envisagé un mécanisme de secours, par exemple un code qui affiche une fausse identité vide ?
E.K : Darkup ne résout pas le cas d’une personne forcée à présenter sa clé ou à s’authentifier. Je ne veux pas laisser entendre le contraire.
L’application comporte des mécanismes de verrouillage, de purge des caches de session et de suppression de l’identité. Les échanges sont éphémères par défaut, avec des possibilités de conservation choisies par l’utilisateur. Ces protections réduisent certains risques, mais ne rendent pas une conversation inaccessible lorsqu’un utilisateur est contraint de l’ouvrir.
Nous ne proposons pas actuellement d’identité leurre ni de mode sous contrainte dont nous pourrions garantir la crédibilité.
La détection de capture d'écran efface automatiquement les médias éphémères. Sur quelles versions d'iOS et d'Android cette détection fonctionne-t-elle réellement, et comment traitez-vous le contournement évident d'un second appareil qui photographie l'écran ?
E.K : Darkup utilise les mécanismes de protection et de détection proposés par les systèmes, notamment pour les médias à usage unique. Leur efficacité dépend de l’appareil, de la version du système et du contexte d’affichage.
Nous ne pouvons pas garantir qu’aucune capture ne sera jamais possible. Une suppression déclenchée après détection ne permet pas non plus de rappeler une copie déjà obtenue.
Enfin, aucune de ces mesures n’empêche de photographier l’écran avec un autre appareil. Un média éphémère limite sa conservation dans l’application ; il ne protège pas totalement contre un destinataire qui décide d’en conserver une copie.
Dark Maps chiffre la position en temps réel de bout en bout, mais vos serveurs voient forcément les métadonnées de connexion, adresse IP, fréquence des requêtes. Une personne capable de surveiller ce trafic pourrait-elle en déduire des schémas de déplacement, même sans lire le contenu ?
E.K : Les coordonnées partagées sont chiffrées de bout en bout. Cela ne supprime pas les métadonnées nécessaires au transport : un relais peut notamment observer une adresse IP de connexion, des horaires, des volumes et des identifiants techniques de destination.
Le mécanisme de « sealed sender » réduit l’exposition de l’identité de l’expéditeur dans le protocole. Il ne rend pas les connexions anonymes et n’empêche pas toutes les corrélations.
Une adresse IP peut fournir des indices de localisation approximative. Un observateur disposant d’une visibilité suffisante pourrait également tenter de rapprocher les horaires et les volumes pour inférer des échanges. Nous ne promettons donc ni invisibilité réseau ni protection absolue contre l’analyse de trafic.
Les fonctions de navigation ouvertes volontairement dans une autre application relèvent, par ailleurs, des pratiques de ce service tiers.
Concrètement, à qui s'adresse Darkup à 79,90 euros plus abonnement, si ce n'est pas au grand public déjà servi par Signal, Olvid ou SimpleX ?
E.K : Darkup explore un choix particulier : conditionner l’accès à l’identité à la possession d’un objet physique, sans utiliser de numéro de téléphone ou d’adresse e-mail comme identifiant de messagerie.
Ce choix peut intéresser des professionnels et des particuliers qui acceptent cette contrainte supplémentaire. Il entraîne aussi des limites importantes en matière de compatibilité, d’usage et de récupération.
Je ne présente pas Darkup comme globalement supérieur à Signal, Olvid ou SimpleX. Ces solutions répondent à des modèles de menace différents. Puisque Darkup ne dispose pas d’une évaluation indépendante, il serait prématuré de le présenter comme une protection éprouvée pour les situations les plus sensibles.
Le modèle économique de Darkup est-il rentable ?
E.K : Notre modèle repose sur un abonnement à 9,99 € par mois après les trois mois offerts, et non sur la publicité ou la commercialisation du contenu des échanges.
À titre d’illustration, un abonnement de 9,99 € TTC représente environ 7,08 € après une TVA de 20% et une commission de store de 15%, lorsque ces conditions s’appliquent. Ce montant n’est pas un bénéfice : il faut encore financer l’infrastructure, le développement, le support, la sécurité et les autres charges. Les trois mois offerts représentent également un coût d’acquisition que nous devons intégrer.
Le transport des appels, notamment vidéo, est un poste variable important. Nous devons suivre les usages réels et les coûts d’exploitation avant de présenter une marge par utilisateur comme acquise. Je préfère ne pas avancer un coût horaire de visioconférence que nous ne pourrions pas étayer.
L'ouverture au reste du monde est prévue fin septembre. La déclaration de cryptologie que vous venez de finaliser est une démarche propre au droit français. Devez-vous répéter des démarches équivalentes pays par pays, notamment dans des juridictions où le contrôle des exportations de cryptologie est plus strict qu'en Europe ?
E.K : Un dossier relatif à la cryptologie a été déposé auprès de l’ANSSI le 24 juillet. Ce dépôt ne doit pas être présenté comme une certification de sécurité ni, à lui seul, comme une autorisation universelle de distribution.
L’ouverture doit tenir compte du régime applicable au produit, du périmètre des formalités accomplies et des règles des pays de destination. L’expiration d’un délai ne permet pas de résumer toutes ces conditions à une autorisation mondiale automatique.
Notre intention est donc une ouverture progressive, après vérification des conditions applicables aux territoires concernés, plutôt qu’une promesse générale fondée uniquement sur une date.
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