Mi-août, nous avons reçu le Fairphone 6+, dans sa nouvelle couleur bleu Cobalt, accompagné de divers accessoires illustrant la modularité du smartphone. Mais ce dernier se positionne toujours sur le milieu de gamme. Alors plutôt qu'une énième batterie de benchmarks et de tests passant au crible les capteurs photo, on s'est plutôt demandé si les promesses éthiques du fabricant étaient toujours pertinentes en 2026.

Fairphone 6+ : la marque néerlandaise a-t-elle encore des arguments en 2026 ? ©Clubic
Fairphone 6+ : la marque néerlandaise a-t-elle encore des arguments en 2026 ? ©Clubic

Le suivi logiciel de sept ans n'est plus un argument exclusif à Fairphone. Samsung, Google et Apple s'en approchent eux aussi, chacun à leur façon. Ce qui distingue encore le Fairphone 6+ ne se trouve donc plus dans la fiche technique ni dans la promesse de mises à jour, mais sous le capot et dans sa chaîne de fabrication.

Le Fairphone 6+ ne joue pas avec les flagships

Sur le papier, le Fairphone 6+ propose un format plutôt classique. Il affiche un écran LTPO AMOLED de 6,31 pouces à 120 Hz adaptatif, jusqu'à 1400 nits. L'appareil est propulsé par une puce Snapdragon 7s Gen 4 gravée en 4 nm épaulée par 12 Go de RAM. Côté stockage, nous retrouvons 256 Go, extensibles par microSD. Le bloc photo se compose d'un capteur principal de 50 Mpx avec stabilisation optique, un ultra grand-angle de 13 Mpx et un capteur frontal de 32 Mpx. La batterie de 4415 mAh charge à 27 W. Par contre, oubliez la recharge sans fil. L'appareil ne rivalise donc pas avec les flagships, mais il n'a pas à rougir non plus. Il présente une fiche de milieu de gamme qui satisfera la vaste majorité des consommateurs qui ne passent pas des heures à jouer sur leur smartphone.

Reste qu'à 649 euros, le Fairphone 6+ coûte bien plus cher que le Samsung Galaxy A56, environ 400 euros pour un écran comparable (Super AMOLED 6,6 pouces, 120 Hz, jusqu'à 1200 nits), une puce Exynos 1580 tout aussi capable au quotidien, un capteur principal de 50 Mpx également, et une batterie plus grosse de 5000 mAh. Il coûte aussi plus cher que le Google Pixel 9a, autour de 500 euros, lequel propose sept ans de mises à jour, une charge sans fil à 7,5 W et un traitement photo par IA généralement considéré comme la référence à ce niveau de prix. Sur le papier, le Fairphone 6+ n'a donc pas d'avantage matériel évident face à ces deux concurrents directs, commercialisés à prix inférieur.

C'est précisément la raison pour laquelle on ne va pas s'attarder ici sur des tests poussés de performance, d'autonomie comparée à la minute près ou de qualité photo pixel par pixel. Le Fairphone, lui, ne vise pas le meilleur rapport prix/performances. Le comparer, benchmark contre benchmark à un flagship, ou même à un mid-range optimisé comme le Pixel 9a, ne pose pas forcément les bonnes questions.

Fairphone ne vise pas un marché de masse, mais une frange précise de ce public, prête à payer un supplément pour l'indice de réparabilité, la traçabilité des matériaux et la longévité plutôt que pour la puissance brute ou le meilleur appareil photo. L'idée n'est donc pas forcément de savoir si le Fairphone 6+ rivalise techniquement avec ses concurrents à 400 ou 500 euros. Non, pas vraiment. En revanche, on peut se demander si la philosophie historique qui justifie cet écart de prix tient toujours la route en 2026.

Sept ans de mises à jour, un argument qui n'est plus réservé à Fairphone

Fairphone annonce un support logiciel pour le Fairphone 6+ jusqu'en 2033. Cela représente six mises à jour majeures d'Android prévues jusqu'en 2032, suivies de correctifs de sécurité seuls jusqu'en 2033. Il y a encore deux ou trois ans, ce genre de promesse suffisait à distinguer la marque du reste du marché.

Mais, on l'a bien vu, ce n'est plus vraiment le cas. Samsung promet sept mises à niveau majeures d'Android et sept ans de correctifs de sécurité sur ses Galaxy S depuis la série S24, lancée en janvier 2024. La génération Galaxy S26, sortie début 2026, tient donc elle aussi jusqu'à environ 2033. Google applique la même durée sur ses Pixel depuis le Pixel 8 sorti en 2023, un engagement reconduit avec les Pixel 11 lancés cette année. Apple ne communique aucun nombre d'années à l'avance, mais un iPhone reçoit en moyenne six à huit ans de mises à jour majeures d'iOS, suivies d'un à deux ans de correctifs de sécurité critiques une fois la dernière version majeure atteinte.

Côté logiciel, donc, le Fairphone 6+ n'apporte plus vraiment grand chose face à la concurrence. Mais dès qu'on ouvre le téléphone, les choses changent. Parce que déjà… bah on peut l'ouvrir.

Fairphone reste le smartphone DIY de référence

Le tournevis Torx T5 nécessaire pour ouvrir le Fairphone 6+ n'est pas livré de base, mais se vend séparément dans le commerce pour quelques euros. Et c'est d'ailleurs le seul outil requis pour accéder à l'intérieur de l'appareil. Pas moins de douze composants sont conçus pour être remplacés par l'utilisateur. C'est le cas de la batterie, de l'écran, des modules photo, des haut-parleurs, ou encore du port USB-C. L'appareil affiche un indice de réparabilité français de catégorie A, noté 9,3 sur 10, et une garantie constructeur de cinq ans. Sur le site spécialisé iFixit, sa note est tout bonnement de 10/10.

Alors oui, Apple et Samsung proposent eux aussi des programmes d'autoréparation, lesquels évitent comme chez Fairphone une facture de main-d'œuvre à qui répare lui-même son appareil. Mais en pratique, les choses ne sont pas vraiment comparables. Apple facture la location de son kit d'outils professionnel 59,29 euros la semaine, port compris, avec un délai de retour à respecter. Samsung facture son propre kit autour de 30 euros et impose l'usage d'un sachet chauffant pour décoller la vitre arrière, collée et non vissée sur ses Galaxy. Google renvoie vers des kits similaires chez iFixit pour ses Pixel.

Chez Fairphone, cette étape de décollage n'existe pas. Le dos se retire à la main, sans colle ni chaleur, et la pièce se change dans la foulée, sans attendre la livraison ou le retour d'un kit loué. Encore une fois, un simple tournevis est requis, et surtout, aucune expérience. Même si le site présente plusieurs tutoriels vidéo pour accompagner ses pièces détachées.

D'emblée, le Fairphone 6+, comme ses prédécesseurs, est pensé pour être modulaire, et plus que la durée du support logiciel, c'est encore ce qui le distingue vraiment.

Le changement de dos ne demande aucun outil professionnel, quelques secondes suffisent. Sur l'exemplaire testé, il a suffi de retirer deux vis pour choisir un dos alternatif doté soit d'une bague de prise en main, soit d'un porte-carte. En enlevant 5 vis supplémentaires, il est possible d'ôter la batterie et de la remplacer par une neuve vendue à 39,95 euros dans la section des pièces détachées de la boutique en ligne

Mais il faut faire l'impasse sur l'étanchéité

Si n'importe qui peut donc changer un composant du Fairphone 6+, cette modularité a quand même un coût. Le Fairphone 6+ affiche une certification IP55, quand la plupart des smartphones haut de gamme visent l'IP68. Le premier chiffre, de 0 à 6, mesure la résistance aux corps solides ; le second, de 0 à 9, mesure la résistance aux liquides. Un 5 sur le premier signifie qu'un peu de poussière peut entrer sans nuire au fonctionnement. Un 5 sur le second couvre des jets d'eau projetés depuis n'importe quelle direction, à basse pression, mais pas l'immersion.

La certification IP68 va donc bien plus loin. La poussière est totalement bloquée, et l'appareil peut être immergé entre 1,5 et 2 mètres pendant 30 minutes. Un joint IP68 tient mieux sur un châssis scellé une fois pour toutes en usine, pas sur un dos qu'on ouvre et referme soi-même. Fairphone compense avec des tests selon la norme MIL-STD-810H, avec chutes jusqu'à 1,5 mètre, et 45 chutes répétées d'un mètre dans le cadre de ses essais d'écoconception.

Le prix décomposé pièce par pièce

Nous rapportions le 19 août la hausse de tarif du Fairphone 6+, passé à 649 euros, une augmentation de 50 euros par rapport au Fairphone 6 qui s'explique par l'arrivée d'une RAM plus coûteuse : un Snapdragon 7s Gen 4 accompagné de 12 Go de RAM, contre 8 Go sur le modèle précédent.

Là encore, Fairphone va plus loin que la plupart des marques en publiant sur son site le tarif de chaque pièce détachée, avec un comparatif au coût moyen du secteur. La batterie coûte 39,95 euros contre environ 85 euros ailleurs, soit près de 53% de moins. L'écran est à 89,95 euros contre environ 280 euros, 68% de moins. Le module photo principal s'affiche à 69,95 euros contre environ 240 euros, (-71%). Le port USB-C, souvent le premier à s'user, revient à 19,95 euros contre environ 120 euros(-83%). Ces moyennes viennent de devis officiels relevés fin juillet 2025 chez trois fabricants haut de gamme.

Fairphone pousse le calcul jusqu'à un coût total sur cinq ans. Sur cette période, la marque estime que trois personnes sur cinq remplacent leur batterie, deux sur cinq leur écran, et une sur dix leur port USB-C. Ajouté au prix d'achat, cela donne 798,85 euros pour le Fairphone 6+, contre 1 394 euros pour la moyenne du secteur, où l'achat initial d'un appareil équivalent est déjà estimé à 922 euros.

Traçabilité des minerais, recyclage : Fairphone joue la transparence

Fairphone publie une décomposition précise de ce qui compose le Fairphone 6+ : 51% du poids de l'appareil provient de matériaux équitables ou recyclés, répartis sur quinze matériaux différents. Aluminium, cuivre, acier, indium, magnésium, nickel, plastiques, terres rares, étain et zinc viennent du recyclage. Or, argent, cobalt et tungstène viennent de filières équitables, l'or via une certification Fairtrade directe, l'argent et le cobalt via un système de crédits Fairmined. La marque revendique aussi une neutralité totale en déchets électroniques visée pour 2026, avec 30 tonnes de déchets collectés et 2 083 tonnes de CO2 équivalent évitées en 2025, ainsi que 1,25 million d'euros versés en primes de salaire décent à ses usines partenaires depuis 2019.

Apple a publié en mai un rapport sur les minerais de conflit, où la marque affirme faire auditer 100% des fonderies et raffineries identifiées dans sa chaîne d'approvisionnement. Elle précise toutefois elle-même ne pas acheter directement les minerais extraits des mines, et dépendre des déclarations de ses fournisseurs pour retracer l'origine exacte de chaque composant. Apple vise depuis plusieurs années 100% de cobalt recyclé dans ses batteries, de terres rares recyclées dans ses aimants et de soudures et dorures recyclées dans ses circuits imprimés, un objectif que son dernier rapport de chaîne d'approvisionnement dit vouloir atteindre d'ici la fin de l'année. Elle utilise aussi Daisy, un robot conçu pour désassembler des iPhone et en récupérer certains matériaux. Ces engagements restent contestés : une ONG américaine et des plaintes déposées en France et en Belgique accusent Apple de mélanger cobalt recyclé et cobalt issu de zones de conflit en RDC, ce que la marque conteste.

Samsung a intégré du cobalt recyclé pour la première fois sur le Galaxy S24 en 2024, puis a mis en place, avec le Galaxy S25, une chaîne de récupération du cobalt à partir de batteries d'anciens appareils Galaxy collectées via ses programmes de reprise. Son rapport de durabilité 2026 indique que 33,7% des composants plastiques de sa division Device eXperience, qui couvre notamment les smartphones, contiennent des matériaux recyclés. Je n'ai en revanche pas trouvé, chez Samsung, de décomposition aussi précise que celle de Fairphone sur l'origine de chaque matériau utilisé dans un modèle donné.

Google évoque, sur sa page dédiée au développement durable, un partenariat lancé en 2018 avec le mineur péruvien Minsur pour tracer l'étain d'une mine représentant environ 6% de la production mondiale, ainsi qu'un programme visant un approvisionnement en or sans lien avec les groupes armés actifs en RDC et dans les pays voisins. La marque s'était aussi engagée, dès 2019, à intégrer des matériaux recyclés dans l'ensemble de ses produits Made by Google. Là encore, je n'ai pas trouvé de décomposition matériau par matériau comparable à celle de Fairphone pour ses Pixel.

À l'heure actuelle, Fairphone reste la seule des quatre entreprises à publier un chiffre global et une liste détaillée, matériau par matériau, plutôt que des objectifs ou des initiatives ponctuelles.

Alors le Fairphone 6+ a-t-il des arguments ?

Mis bout à bout, ces trois éléments changeront certainement la donne pour le consommateur souhaitant avoir une approche plus éthique. Le Fairphone 6+ coûte plus cher qu'un Galaxy A56 ou un Pixel 9a à fiche technique comparable, ça reste un fait. Reste qu'aucun concurrent ne propose en même temps de pouvoir changer soi-même une pièce sans kit, ni main-d'œuvre, de connaître précisément l'origine des matériaux, et de pouvoir disposer d'un suivi logiciel suivi de sept ans. Forcément, pour un utilisateur exigeant, avide des outils IA ou des jeux mobiles, et qui base son choix sur les benchmarks, l'écart de prix reste difficile à justifier. Mais pour ceux qui comptent garder leur téléphone plusieurs années et le réparer eux-mêmes, la différence en vaut peut-être la peine.

Droit à la réparation : la France est toujours en retard

Le 31 juillet 2026, la directive européenne 2024/1799 sur le droit à la réparation est devenue pleinement applicable dans l'Union européenne. Le texte impose aux fabricants de réparer un produit défectueux à un prix et un délai raisonnables, y compris après la garantie légale, de fournir pièces détachées et outils à un prix raisonnable, et interdit les verrous logiciels qui empêchent l'usage de pièces compatibles ou d'occasion. Un consommateur qui choisit la réparation plutôt que le remplacement pendant la garantie légale gagne aussi douze mois de garantie supplémentaires.
C'est une directive, pas un règlement. Elle se contente de fixer un résultat à atteindre et laisse chacun des 27 États membres voter son propre texte de transposition, avec ses propres sanctions. Au 28 juillet 2026, trois jours avant l'échéance, seuls quatre pays l'avaient transposée : la Slovaquie, la Lituanie, la Croatie et la Finlande. La France n'en faisait pas partie. Même l'Allemagne, souvent citée en exemple, n'a adopté sa loi de transposition que le 26 juin, cinq semaines avant l'échéance. Les mesures françaises restent en discussion au sein du Conseil national de la consommation, avec une adoption espérée à l'été ou au début de l'automne 2026.