La start-up française Alice & Bob estime qu’un ordinateur quantique de 22 593 qubits pourrait casser le chiffrement largement utilisé RSA-2048, en à peine trois jours. Cette estimation, quarante fois plus basse que celle de Google, concerne aussi Bitcoin.

Le chiffrement RSA-2048, qui protège la banque en ligne, les e-mails et les signatures numériques, pourrait lâcher prise face à un ordinateur quantique de seulement 23 000 qubits, contre près d'un million selon la dernière estimation de Google. C'est le record publié le jeudi 29 octobre par Alice & Bob, dans une prépublication déposée sur l'archive de l'IACR, l'association internationale de recherche en cryptologie. Avec la même recette, une clé Bitcoin tomberait en à peine une petite heure. Aucune machine de ce calibre n’existe encore, certes, mais le compte à rebours qui pèse sur la cryptographie d'Internet vient de prendre de la vitesse.
À peine 22 593 qubits pour faire tomber le chiffrement RSA
Imaginé en 1994 par le mathématicien américain Peter Shor, l'algorithme de Shor est une méthode de calcul conçue pour les ordinateurs quantiques, capable de décomposer un très grand nombre en facteurs premiers infiniment plus vite qu'une machine classique, ce qui en fait le cauchemar attitré des cryptographes. Or RSA protège une large part de notre Internet d'aujourd'hui, de la banque en ligne aux e-mails en passant par les signatures numériques. Il faudrait alors construire la machine capable de franchir ce mur. En 2025, Craig Gidney, chercheur chez Google Quantum AI, estimait qu'il faudrait près d'un million de qubits physiques pour en venir à bout.
Alice & Bob vient de ramener ce besoin à seulement 22 593 qubits, pour 3,14 jours de calcul, une durée qui fera sourire les amateurs de Pi. Les chercheurs se sont aussi penchés sur ECDLP-256, le problème mathématique derrière la cryptographie à courbes elliptiques. Pourquoi ? Car elle sert d'abord à signer les transactions Bitcoin et Ethereum. Chaque paiement est validé par une signature, produite avec une clé privée, qui prouve que l'on possède bien les fonds. Elle permet aussi à deux machines de s'entendre sur une clé secrète pour établir des connexions chiffrées sur le web. Pour la casser, comptez moins de 30 000 qubits et 62 minutes, de quoi retrouver une clé privée et signer à la place de son propriétaire. Une maigre consolation pour les détenteurs de cryptos, le réseau Bitcoin valide un nouveau bloc de transactions environ toutes les dix minutes, si bien qu'un paiement en cours serait confirmé bien avant que l'attaque n'aboutisse.
Le record ne porte d'ailleurs pas seulement sur le nombre de qubits, mais sur le total des ressources mobilisées, c'est-à-dire le nombre de qubits multiplié par la durée du calcul. Les deux se compensent. Plus la machine est grande, plus elle va vite, et inversement. Les 22 593 qubits et 3,14 jours correspondent au scénario intermédiaire, le plus équilibré. En mobilisant 610 530 qubits, RSA-2048 céderait en une heure et quart. À l'inverse, avec 21 188 qubits seulement, il faudrait un peu plus de huit jours.

Ce régime doit d'abord beaucoup aux qubits de chat, la spécialité maison d'Alice & Bob. Un qubit peut se tromper de deux façons, en inversant sa valeur (bit-flip) ou sa phase (phase-flip). Les qubits de chat étouffent la première erreur directement dans le matériel, ce qui fait que la correction d'erreurs peut se concentrer sur la seconde. En remplaçant le code de répétition de sa précédente estimation, datée de 2023, par des codes LDPC-cat plus efficaces, l'équipe a divisé par plus de deux le nombre de qubits, passé de 49 649 à 22 593. Elle a aussi reconstruit l'addition, que Shor répète à l'envi, pour qu'elle tourne à cadence constante sans attendre la correction d'erreurs. Elle a enfin puisé dans de récents travaux algorithmiques d'Inria et de Google. Et pour les étapes les plus gourmandes, la méthode ne se contente pas de moyennes, puisqu'elle détaille le rôle de chaque qubit physique, instant par instant, jusqu'au plan de la puce.
Chiffrement post-quantique : il ne faut pas paniquer, mais pas s'endormir non plus
Attention, il s'agit d'une estimation et non d'une attaque réelle. On le redit, aucun ordinateur quantique actuel n'approche ces dimensions. Ce scénario suppose qu'aucun bit-flip ne survient pendant l'opération. À raison d'un par heure, il faudrait plutôt 45 000 qubits. Et le fossé reste immense avec le matériel actuel. Tenez, Helium, l'ordinateur quantique d'Alice & Bob présenté en juin 2026, repose sur une puce de 18 qubits de chat. La start-up reconnaît que les défis d'ingénierie restent considérables, mais elle prévoit que matériel et besoins se rejoignent au début des années 2030.
L'écart, on peut aussi le mesure en béton et en mégawatts. D'après les projections d'Alice & Bob, un million de qubits standards, du type transmon qu'utilise Google, réclamerait 625 gros ordinateurs quantiques. L'ensemble occuperait 33 000 m² et consommerait 500 MW, soit à peu près la consommation électrique continue de Bruxelles et de son agglomération. Avec des qubits de chat, 15 machines suffiraient, sur 800 m² et pour 12 MW, à peu près ce que réclame un Eurostar. On passe d'une installation adossée à un petit réacteur nucléaire à un bâtiment qu'une éolienne en mer suffirait à alimenter.
D'où l'appel de l'entreprise française à lancer dès maintenant la migration vers la cryptographie post-quantique. Remplacer l'infrastructure d'une grande organisation prend des années, et les recommandations américaines et britanniques visent un passage complet d'ici 2035. Le cryptanalyste Antoine Joux, lauréat du prix Gödel, juge ce travail important pour quiconque guette l'arrivée de la menace. Ali El Kaafarani, patron de PQShield, plaide pour des systèmes crypto-agiles et un déploiement immédiat sur les infrastructures les plus critiques, puisque les standards de remplacement existent déjà. Alice & Bob rappelle toutefois que ces nouveaux algorithmes ne gagneront la confiance qu'en résistant, eux aussi, aux assauts des cryptanalystes. Le chiffrement post-quantique n'est donc plus une précaution de spécialistes, mais une course contre deux courbes qui, d'après Alice & Bob, pourraient se croiser très vite, au début des années 2030.