Des pirates informatiques stockent des données chiffrées dans plusieurs secteurs, en attendant qu'un ordinateur quantique suffisamment puissant puisse les déchiffrer. Si les PME françaises ne sont pas concernées par cette menace avant plusieurs années, l'ANSSI impose aux fournisseurs de logiciels et de matériel des échéances précises pour engager la transition. Voici ce qui est en jeu, sans dramatisation inutile.

Vos sauvegardes, votre messagerie professionnelle et vos connexions VPN sont chiffrées par RSA ou par les courbes elliptiques. Depuis la fin des années 1970, RSA est utilisé pour la sécurité de la plupart des connexions internet. Les courbes elliptiques constituent une famille d'algorithmes plus récente. Dans les deux cas, la sécurité dépend d'un calcul mathématique différent.
Un ordinateur classique ne résout pas ces calculs en un temps raisonnable, alors qu'un ordinateur quantique suffisamment puissant peut les résoudre en quelques heures grâce à l'algorithme de Shor. Aucune machine ne peut aujourd'hui exécuter cet algorithme sur des clés de la taille utilisée en production, mais des attaquants conservent des échanges chiffrés dans l'espoir de les déchiffrer une fois cette machine disponible.
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Le mécanisme qui menace RSA et les courbes elliptiques
En 1994, bien avant l'apparition des premiers ordinateurs quantiques expérimentaux, le mathématicien américain Peter Shor a découvert cet algorithme. Le calcul de RSA consiste à factoriser de grands nombres premiers, tandis que celui des courbes elliptiques consiste à résoudre un logarithme discret. D'ici à 2029, IBM compte avoir lancé Starling, son premier calculateur conçu pour corriger ses erreurs de calcul à grande échelle.
Aux États-Unis, il a fallu huit ans à l'organisme fédéral de normalisation NIST pour évaluer 82 algorithmes soumis par 25 pays et finaliser, en août 2024, deux normes post-quantiques. Les échanges de clés sont chiffrés par ML-KEM, tandis que les signatures numériques sont protégées par ML-DSA. Microsoft a intégré ces deux algorithmes à Windows dès sa conférence Build de 2025, avant de les proposer sous Linux via SymCrypt-OpenSSL.
Les spécialistes de la cybersécurité appellent cette pratique « harvest now, decrypt later », littéralement « récolter maintenant, déchiffrer plus tard ». Un contrat commercial, un brevet ou un dossier médical chiffré aujourd'hui garde souvent sa valeur pendant dix à quinze ans, soit plus longtemps que l'horizon 2029 visé par IBM.
Les exigences de l'ANSSI et du G7
Dans sa feuille de route présentée aux Assises de la cybersécurité, à Monaco, le 8 octobre 2025, l'ANSSI impose qu'en 2027, les produits candidats à une certification officielle intègrent un algorithme post-quantique pour l'obtenir. Et comme vous pourrez le lire dans l'encadré ci-dessous, en 2030, elle prévient qu'acheter des produits sans cryptographie post-quantique après cette date « ne sera pas raisonnable ».
Dans l'intervalle, l'agence recommande une hybridation. Elle propose de faire fonctionner un algorithme post-quantique aux côtés de RSA ou des courbes elliptiques, plutôt que de remplacer l'un par l'autre d'un seul coup. En octobre 2025, l'agence a par ailleurs délivré ses deux premiers visas de sécurité post-quantique, une fois que le CEA-Leti a évalué une carte à puce de Thales et un composant de Samsung. Les deux produits utilisent une cryptographie à réseaux de points. En 2024, l'ANSSI a identifié, auprès d'une cinquantaine de ministères et d'entreprises stratégiques et d'une trentaine de prestataires informatiques, des freins techniques et organisationnels à cette migration.
Depuis l'an dernier, le Canada préside le groupe de cybersécurité du G7 et engage les travaux qui ont abouti cet été, à la déclaration du G7 sur la préparation d'une migration vers la cryptographie post-quantique. Cette déclaration recommande aux organisations une gouvernance dédiée à la migration, un inventaire de leurs usages cryptographiques, une gestion du risque quantique et des systèmes cryptographiquement agiles, avant que la France n'en fasse une priorité de sa présidence du G7.
Début septembre dernier, l'ANSSI a présidé le groupe de cybersécurité du G7, aux côtés du Canada, de l'Allemagne, de l'Italie, du Japon, du Royaume-Uni et des États-Unis, avec la Commission européenne et l'ENISA en observatrices. Le G7 a publié à cette occasion un rapport sous le titre « Preparing for the Post-Quantum Era: A Call to Action ». Dans ce rapport, le G7 met en garde contre la compromission de secrets industriels et le contournement des mécanismes d'authentification. Il alerte aussi sur la falsification de données et sur la compromission d'équipements dans des chaînes d'approvisionnement interconnectées.
Par ailleurs, le G7 recommande cinq actions prioritaires, dont la constitution d'un inventaire des usages cryptographiques et l'intégration de critères post-quantiques dans les marchés publics.
Les premières mesures à engager dans votre TPE/PME
Commencez par repérer où vos données les plus sensibles sont protégées par RSA ou par les courbes elliptiques, en particulier vos sauvegardes, vos échanges avec votre expert-comptable et votre VPN d'accès à distance. Vous n'avez pas besoin d'un inventaire exhaustif pour commencer, et l'ANSSI recommande de prioriser d'abord les données dont la durée de vie dépasse dix à quinze ans. Les secrets industriels, les données de santé et les informations classifiées ont typiquement cette durée de vie longue, si bien que les PME sous-traitantes de la défense, les cabinets médicaux et les entreprises titulaires de brevets ont plus à perdre qu'un commerce de proximité. Les données de ce dernier perdent leur valeur en quelques mois. Un simple tableau mis à jour une fois par trimestre suffit pour commencer ce suivi.
Interrogez ensuite vos éditeurs de logiciels et vos prestataires informatiques sur leur feuille de route post-quantique, et exigez d'eux la crypto-agilité. Grâce à cette capacité, vous pouvez changer d'algorithme cryptographique sans réécrire l'application entière. Concrètement, vos prestataires isolent alors les fonctions cryptographiques du reste du code, dans un module séparé et remplaçable. Certains appels d'offres publics français exigent cette capacité de leurs fournisseurs. Les TPE sans service informatique dédié peuvent aussi consulter les outils gratuits de Cybermalveillance.gouv.fr pour évaluer leur exposition numérique globale avant de traiter spécifiquement la question du chiffrement.
Ne migrez rien dans l'urgence. Aucune norme française n'impose de délai avant 2027, et cette première échéance concerne les produits candidats à une certification, pas les PME elles-mêmes. Gardez plutôt cette feuille de route sous la main pour vos prochains renouvellements de matériel et de contrats logiciels, et posez la question de la crypto-agilité à chaque nouveau fournisseur.
« Nous encourageons les administrateurs systèmes à commencer l'intégration dès maintenant, car l'intégration complète prendra du temps », a déclaré Dustin Moody, mathématicien au NIST, en août 2024.