Après des semaines de soupçons alimentés notamment par les détecteurs de textes générés par IA, l’affaire Thélyson Orélien prend une nouvelle tournure. Les Éditions du Boréal affirment avoir retrouvé des traces liées à l’intelligence artificielle dans les métadonnées de plusieurs documents de travail de C’était ça ou mourir. Un élément d’une autre nature qu’un score Pangram, mais qui ne dit toujours pas précisément quel rôle l’IA a joué dans l’écriture du roman.

Publié au Québec au printemps 2026 puis chez Grasset en France le 19 août, C’était ça ou mourir est devenu l’un des romans les plus remarqués de la rentrée littéraire. Le 21 septembre, quelques heures après l’attribution du Prix du Roman Fnac, le compte « Balance ton Claude » publiait plusieurs analyses réalisées avec Pangram suggérant qu’une large partie du livre pouvait avoir été générée par intelligence artificielle. Thélyson Orélien a toujours contesté cette accusation
Des traces retrouvées dans les versions de travail du roman
Dans un communiqué publié le 21 octobre, les Éditions du Boréal annoncent mettre fin à leur collaboration avec l’écrivain et renoncer à réimprimer son roman. La maison québécoise affirme désormais que l’intelligence artificielle a bien été utilisée au cours du processus d’écriture.
Après plusieurs semaines passées à tenter de documenter la création du livre avec l’auteur, l’éditeur explique avoir rassemblé l’ensemble des versions de travail disponibles et commandé une analyse externe approfondie.
Selon le Boréal, celle-ci a révélé « des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents ».
Le communiqué ne précise toutefois ni la nature exacte de ces balises, ni le logiciel ou le service susceptible de les avoir laissées, ni l’identité de l’organisme ayant réalisé l’expertise. Le Boréal reconnaît également ignorer dans quelle mesure l’intelligence artificielle est intervenue dans la création du roman.
Cette fois, le dossier ne repose plus seulement sur un détecteur
C’est ce qui distingue ces nouveaux éléments des accusations apparues en septembre.
Comme nous l’avons montré dans nos précédents volets consacrés aux détecteurs d’IA, un outil comme Pangram analyse le texte final et cherche à déterminer à quelle catégorie il ressemble le plus. Il peut repérer des caractéristiques associées aux productions des modèles de langage, mais ne dispose pas pour autant des brouillons, des prompts ou de l’historique réel de rédaction.
Les métadonnées contenues dans les versions de travail se situent à un autre niveau. Elles peuvent conserver des informations relatives aux logiciels utilisés ou à certaines étapes de création du fichier. On ne regarde donc plus seulement ce à quoi ressemble le texte terminé, mais potentiellement les traces laissées pendant sa fabrication.
Cela ne suffit toutefois pas à déterminer précisément ce qu’a fait l’IA. Une trace liée à un outil d’intelligence artificielle ne permet pas, à elle seule, de savoir s’il a servi à corriger, reformuler, rechercher des informations ou générer directement certains passages. C’est justement l’information qui manque encore dans le communiqué du Boréal.
De son côté, Thélyson Orélien avait continué à défendre une autre version. Il reconnaissait notamment avoir utilisé certains outils pour ses recherches, mais assurait qu’aucune phrase de son roman n’avait été créée par une intelligence artificielle. À notre connaissance, il n’a pas encore réagi publiquement aux nouveaux éléments annoncés le 21 octobre.
Une question de confiance
Pour le Boréal, le problème dépasse désormais la seule question technique de savoir quelle proportion du livre a été produite ou modifiée avec une IA. La maison estime que les nouveaux éléments contredisent les assurances données jusque-là par son auteur et affirme que la relation de confiance nécessaire à leur collaboration est rompue. Elle ne réimprimera donc pas C’était ça ou mourir et ne publiera pas non plus ses prochains ouvrages, si tant est que l'auteur poursuive sa carrière.
Cette question de confiance dépasse d’ailleurs largement le monde du livre. Dans la musique également, l’arrivée de créations générées par IA a fait émerger la même interrogation : le problème est-il l’utilisation de l’outil elle-même, ou le fait que le public pense avoir affaire à une création humaine lorsqu’une partie essentielle de son origine lui est dissimulée ?
L’affaire The Velvet Sundown l’avait notamment illustré sur Spotify : un groupe artificiel avait réussi à toucher un très large public avant que sa nature synthétique ne soit clairement établie. Dans la littérature comme dans la musique, l’IA pose donc aussi une question de transparence entre créateurs, intermédiaires et public.
En France, le dossier concerne directement Grasset, qui publie C’était ça ou mourir et avait apporté sa « confiance absolue » à Thélyson Orélien au début de la polémique. Au moment où nous écrivons ces lignes, la maison française n’a pas encore précisé quelles conséquences elle comptait tirer de la rupture annoncée par le Boréal. Le roman avait par ailleurs fait l’objet d’accords de traduction dans plus d’une vingtaine de langues.
L’affaire ne permet donc toujours pas de répondre précisément à la question qui l’accompagne depuis septembre : quelle part de C’était ça ou mourir a réellement été écrite, corrigée ou transformée à l’aide d’une IA ?
Mais le débat a changé de nature. Jusqu’ici, il portait essentiellement sur la fiabilité des détecteurs et leurs scores. Désormais, ce sont les traces laissées dans les documents de travail eux-mêmes qui sont examinées, sans que leur présence permette encore de reconstituer précisément le rôle joué par l’intelligence artificielle.
Pour aller plus loin, retrouvez les deux premiers volets de notre enquête sur les détecteurs d’IA, de leurs résultats à leur fonctionnement réel.