Le rachat de SFR par Orange, Bouygues Telecom et Free, qui est en très bonne voie pour 20,35 milliards d'euros, a subi des remous depuis un an, avec une nuit qui aurait même pu tout faire capoter.

Il y a quelques jours, Patrick Drahi, le grand patron du groupe Altice, validait l'offre du trio Orange, Free et Bouygues Telecom, avec en point de mire le rachat de l'opérateur SFR pour 20,35 milliards d'euros. L'accord, qui marquera très bientôt le retour global à trois opérateurs, du jamais vu depuis 2012 et l'arrivée de Free Mobile, a été arraché de justesse, au terme d'une année de réunions clandestines, de portes claquées et d'une nuit de crise qui a failli tout faire « foirer », comme le révèle Le Point.
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Pour valider le rachat de SFR, il a fallu gommer les erreurs de la tentative passée
Remontons un peu le temps, en 2016, où à l'époque, une première tentative de rapprochement entre opérateurs, surnommée en interne « Jardiland », avait tourné au désastre. Il y avait clairement trop de monde autour de la table, jusqu'à soixante personnes, avec une machine décisionnelle grippée par les procédures, et des ego qui s'affrontaient, citons par exemple l'hostilité bien connue entre Martin Bouygues et Xavier Niel, qui avait fini par transformer les négociations en règlement de comptes.
Dix ans plus tard, les choses ont changé, et l'ego a été mis de côté. Ce sont leurs successeurs qui prennent les commandes, avec Thomas Reynaud, le patron d'Iliad (maison mère de Free), et Dexter Goei et Malo Corbin chez Altice, le groupe de Patrick Drahi. Des dirigeants dans la quarantaine ou la cinquantaine, qui se connaissent depuis des années et entretiennent des relations bien plus détendues que leurs prédécesseurs. Thomas Reynaud et Dexter Goei ont même été aperçus en grande discussion lors d'un match du PSG au Parc des Princes ces derniers mois, comme nous l'apprennent nos confrères.
Pour ne pas revivre le naufrage de 2016, les acteurs s'imposent une règle stricte, en formant le « G4 ». Vous l'aurez compris, les négociations se tiennent uniquement entre les quatre présidents des groupes concernés, parfois épaulés par leurs directeurs financiers, et personne d'autre. Les armées d'avocats et de conseillers, source de blocages et de surenchères lors du funeste Jardiland, sont délibérément tenues à l'écart. Moins d'intermédiaires, donc, et moins de friction, pour rester focus sur l'essentiel.
Des sous-sols parisiens au bunker de Tel-Aviv : une opération digne d'un roman d'espionnage
Un peu avant la première offre – refusée – du 14 octobre 2025, durant l'été, les tractations ont démarré dans l'ombre. À ce moment-là, chaque opérateur se voit attribuer un nom de code : « Montblanc » pour Bouygues, « Voltaire » pour Orange, « Mosaïque » pour Free, et « Rainbow » pour Altice. Les réunions se tiennent tantôt dans les sous-sols du cabinet d'avocats Bredin Prat, boulevard Haussmann, tantôt dans un appartement parisien discret du 8e arrondissement, rue Pierre-Charron, où un maître d'hôtel veille à ravitailler les dirigeants et cafés et chocolats fins. Il ne faudrait pas aller jusqu'à la fringale, tout de même.
À des milliers de kilomètres de Paris, Patrick Drahi, lui, suit les négociations depuis Tel-Aviv. Le contexte sur place n'est pas le même, Israël est en guerre, et l'entrepreneur doit régulièrement interrompre ses appels pour descendre se protéger, avec des sirènes d'alerte qui retentissent toutes les trois heures.
Dans ce cercle assez masculin, il faut le dire, Christel Heydemann fait figure d'exception. La directrice générale d'Orange, seule femme autour de la table, s'impose comme la pacificatrice du groupe. En cultivant le point commun qu'elle le grand manitou d'Altice (deux personnalités issues de Polytechnique), elle parvient à désamorcer les tensions, pour faire passer les messages difficiles sans braquer personne. Il y a aussi le deal qu'Orange vient de finaliser, avec le rachat de l'opérateur espagnol MásMovil, qui pourrait compliquer la digestion de cette autre acquisition majeure, et faire atterrir le dossier SFR à Bruxelles, puisque la France ne pèserait plus assez dans les revenus de l'acteur historique pour que Paris reste compétente.
Comment deux hommes ont sauvé le rachat de SFR à quelques heures d'un échec total
Revenons aux derniers jours. Nous sommes le mardi 14 avril, l'ambiance est au beau fixe au siège de Free. L'accord financier semble bouclé, Xavier Niel passe même saluer l'assemblée en coup de vent, on célèbre presque ça. Mais dès le lendemain matin, ça tourne au vinaigre. Les avocats buttent sur deux points assez brûlant, d'une part les garanties exigées par Altice en cas de non-finalisation du deal, et d'un autre le montant des pénalités à verser si l'une des parties venait à se retirer. Bouygues se braque, et la rupture semble actée.
Chez Free, les équipes commencent déjà à rédiger le communiqué annonçant l'échec. L'opération semble morte, mais c'est là que Thomas Reynaud et Dexter Goei, dont on connaît désormais la proximité, prennent les choses en main. Isolés, ils reprennent le dossier point par point pour apaiser les craintes de Patrick Drahi sur les garanties, et convaincre Bouygues et Orange de lâcher du lest sur leurs exigences respectives.
Le jeudi soir, à 19h20, les quatre parties signent enfin, dans la sobriété la plus totale. L'accord est conclu à 20,35 milliards d'euros, mais il reste soumis aux autorités de concurrence françaises et européennes qui devront valider l'opération. Et la question des suppressions de postes, déjà dénoncée par les syndicats, sera centrale dans les mois à venir. Ce rapprochement et cette consolidation permettra, à terme et Le Point a tout à fait raison de le souligner, de réinvestir dans les infrastructures réseau, le cloud et l'intelligence artificielle en France. À quel prix définitif ? Le temps livrera ses réponses.