Pendant des décennies, la flotte sous-marine chinoise reposait sur des diesels, discrets et bon marché. Ce temps est révolu. Pékin a opéré un virage net, et ses chantiers navals tournent à plein régime pour concrétiser cette ambition.

Sous-marin © Shutterstock
Sous-marin © Shutterstock

C'est le renseignement naval américain qui l'a officiellement confirmé. Devant la Commission d'évaluation économique et sécuritaire sino-américaine, le contre-amiral Mike Brookes a décrit un « virage stratégique majeur » : la marine chinoise abandonne progressivement les bâtiments à propulsion classique pour basculer vers une flotte entièrement propulsée par réacteurs nucléaires.

Pour comprendre ce glissement, il faut revenir à la logique historique de Pékin, qui a longtemps misé sur la quantité plutôt que sur la portée. La marine chinoise, jadis cantonnée à ses approches côtières, entend désormais opérer bien au-delà de la première chaîne d'îles.

La marine chinoise change de braquet

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La Chine dispose aujourd'hui de plus de 60 sous-marins en service actif, dont au moins 14 à propulsion nucléaire. Selon l'Institut international d'études stratégiques (IISS), entre 2021 et 2025, Pékin a mis à l'eau 10 sous-marins nucléaires représentant 79 000 tonnes de déplacement. Les États-Unis, sur la même période, n'en ont produit que sept pour 55 000 tonnes. Trois chantiers navals ont été modernisés pour soutenir cette cadence, notamment le chantier de Bohai à Huludao, doté d'un second hall de construction entre 2019 et 2022.

Ce virage repose sur deux classes de bâtiments. La première est le Type 093B, un sous-marin nucléaire d'attaque dont sept à huit exemplaires ont été construits ces trois dernières années. Ce chiffre dépasse le cumul des trente années précédentes. Ce bâtiment intègre une propulsion par pompe-jet, qui réduit significativement la signature acoustique. Il embarque également un système de lancement vertical de 12 cellules, qui élargit l'arsenal bien au-delà des torpilles classiques. La seconde classe est le Type 041, de format réduit, comparable à un diesel en taille mais doté de l'endurance propre au nucléaire.

Image satellite d'un sous-marin nucléaire type 041 à quai. © Modern Submarines
Image satellite d'un sous-marin nucléaire type 041 à quai. © Modern Submarines

Sur le volet balistique, les sous-marins de type 094 (classe Jin) jouent désormais un rôle central dans la dissuasion chinoise. Six unités sont en service, équipées de missiles JL-2 d'une portée de 7 200 kilomètres. Une mise à niveau vers le JL-3, capable d'atteindre 10 000 kilomètres, est en cours. D'ici 2027, la flotte totale devrait dépasser 70 bâtiments, et d'ici 2035, environ 80, dont la moitié à propulsion nucléaire.

Ce que ce basculement révèle vraiment

Au premier regard, ce virage ressemble à une simple modernisation. En réalité, il traduit un changement de paradigme profond. Un sous-marin diesel opère correctement dans les eaux peu profondes de la mer de Chine, mais il doit faire surface au bout de quelques semaines pour recharger ses batteries, ce qui le rend détectable. Pour menacer Guam, Pearl Harbor ou les côtes américaines, il faut des bâtiments capables de rester en immersion pendant des mois. C'est précisément ce que permet le nucléaire.

Ce virage soulève deux questions que Washington ne peut éluder. La première est acoustique : les sous-marins chinois restent plus bruyants que leurs équivalents américains ou russes, mais l'écart se réduit. Les transferts de technologie russes, dans le cadre du partenariat « sans limites » entre Pékin et Moscou, y contribuent directement. La seconde est industrielle : la Chine a atteint une capacité de production sérielle que les États-Unis n'ont plus.

Ce contexte donne une résonance particulière aux efforts occidentaux. La France venait de mettre à l'eau le De Grasse, son quatrième sous-marin nucléaire d'attaque de classe Barracuda, pendant que le président Macron esquissait une doctrine de « dissuasion avancée » à dimension européenne. La Chine, elle, construisait en série. Le prochain sous-marin balistique, le Type 096, est présenté par Pékin comme plus furtif, plus lourd et capable d'emporter davantage de missiles. Sa mise en service compliquera encore la traque pour les marines alliées, notamment avec une coque potentiellement conçue pour des déploiements en Arctique.