Sur Viefur, vous pouviez habiller d’une chemise hawaïenne la photo de votre chat, contre quelques pièces virtuelles. Ses développeurs avaient aussi caché dans l’application un outil pour fabriquer des vidéos pornographiques à partir de photos de vraies personnes.

Apple a examiné chacune d’elles avant de la publier, et ses équipes les ont toutes validées. - ©Bangla press / Shutterstock
Apple a examiné chacune d’elles avant de la publier, et ses équipes les ont toutes validées. - ©Bangla press / Shutterstock

Avec l’organisation à but non lucratif AI Forensics et l’entreprise américaine de cybersécurité Infoblox, WIRED a relié Viefur à plus de 400 applications et sites web, gérés par des développeurs chinois et par une société enregistrée à Hong Kong, KeLing Technology Limited. Leurs concepteurs les font passer pour des cours de langue ou des générateurs de portraits d’animaux. Derrière cette façade, ils proposent des services de « nudification », pour déshabiller virtuellement une personne sur une photo ou l’insérer dans une scène sexuelle, parfois violente. Plusieurs de ces applications étaient en vente sur l’App Store et Google Play, avec un paiement par Apple Pay ou Google Pay. Apple a examiné chacune d’elles avant de la publier, et ses équipes les ont toutes validées.

Une version pornographique activée à distance, après la validation des boutiques

Les premières applications du réseau sont apparues fin 2025, d’après les dates d’enregistrement des noms de domaine relevées par Paul Bouchaud, chercheur principal chez AI Forensics. Au plus fort de l’opération, les développeurs mettaient en ligne une trentaine d’applications et de sites chaque semaine.

Dès que vous téléchargez l’une de ces applications, les développeurs reçoivent sur leur serveur votre provenance, votre langue et un identifiant unique. Comme l’explique Paul Bouchaud, qui a disséqué le code des applications, « le serveur répond en indiquant s’il faut afficher la version explicite ou non explicite de l’application ». Le chercheur n’a pas retrouvé la liste complète des critères, mais il soupçonne un clic sur l’une des publicités du réseau, sur Facebook ou Instagram, de déclencher l’affichage de la version explicite.

Ouvrez l’un des sites web du réseau, et vous ne verrez qu’un écran noir. Derrière cet écran, les développeurs hébergent l’interface pornographique chargée dans chaque application. Pour intégrer quelqu’un à l’une des dizaines de scènes proposées, il suffit d’importer sa photo et d’acheter des « diamants », la monnaie virtuelle du service. WIRED a notamment trouvé des scènes de viol simulé ou de menace au couteau.

Les développeurs ont aussi laissé dans le code de ces sites un fichier JavaScript lisible par n’importe qui, avec la liste de tous les domaines et applications du réseau. « Ils exécutent le même code et se référencent tous mutuellement », souligne Maël Le Touz, chercheur chez Infoblox, qui a recensé près de 500 domaines liés. L’hébergement est exclusivement chinois, et les développeurs ont commenté leur code en chinois, d’après le chercheur.

Des centaines d’applications et de comptes publicitaires supprimés après l’enquête

Pour attirer leurs clients, les développeurs ont diffusé des dizaines de milliers de publicités sur Facebook et Instagram, sous des noms d’annonceurs fantaisistes et depuis des pages sans abonnés. Des centaines de ces publicités contenaient des images pédopornographiques générées par IA, avait révélé WIRED ces derniers mois. Meta a interdit toute publicité à KeLing Technology Limited en 2025, après son refus de se conformer à une mise en demeure, mais la société a continué d’acheter des annonces par d’autres moyens. Après avoir reçu de WIRED la liste des 400 domaines, Meta a pris des mesures contre 11 600 comptes publicitaires et bloqué les publicités de 209 applications. Nous avons consacré un article à GatherOne, une autre entreprise chinoise soupçonnée d’avoir diffusé des milliers de publicités pour des applications de nudification sur les réseaux de Meta.

Des journalistes danois avaient révélé l’existence du réseau en septembre. À ce moment, 27 de ses applications étaient téléchargeables sur Google Play, pour plus de 350 000 téléchargements au total, et beaucoup étaient classées tous publics, selon Paul Bouchaud. L’une des plus populaires, DiffAI, dépassait les 100 000 téléchargements. Sur sa fiche, un internaute avait prévenu qu’il trouvait dans l’application des modèles pour créer des contenus pédopornographiques, sans vérification d’âge. Google a retiré DiffAI peu avant d’être contacté par WIRED, et avait supprimé la plupart des autres applications du réseau, sans répondre aux questions du magazine.

Apple a retiré de son côté 19 applications, dont Viefur, une fois les noms de domaine transmis par WIRED. Comme l’explique Adam Dema, porte-parole d’Apple, « après leur approbation, leurs développeurs ont modifié le site web d’où provient le contenu de l’application ». L’entreprise assure avoir suspendu des dizaines de milliers d’applications pour ce genre de tromperie en un an, et avoir durci les règles de l’App Store contre les outils de nudification.

« Il n’y a aucun doute sur ce que l’application promeut », souligne Katie Paul, directrice du Tech Transparency Project, une organisation américaine de surveillance des grandes plateformes. Elle demande aux trois entreprises d’expliquer où part l’argent gagné grâce à ces applications. Alors que WIRED bouclait son enquête, les développeurs publiaient encore de nouvelles applications et de nouvelles publicités.