En prévision ou pour s'organiser en marge des manifestations du samedi 24 octobre, les choses s'organisent avec une carte collaborative, des canaux Telegram, Signal, et même BitChat. On a listé les outils numériques qui circulent.

À la veille des manifestations du 24 octobre, l'« acte II » de la mobilisation contre la vie chère s'organise autant sur les téléphones et sur les réseaux sociaux, que sur le pavé, sans mauvais jeu de mots. Une carte collaborative recense par exemple déjà plus de 660 rendez-vous, des messageries chiffrées font office de QG et trois médias ont même ouvert une ligne pour recueillir les images de violences policières. Mais entre les arrêtés préfectoraux en cascade, les recours devant les tribunaux pour faire autoriser des rassemblements interdits par les préfets, comme à Marseille, et les contrôles annoncés dans les gares, mieux vaut savoir ce que ces outils montrent… et ce qu'ils passent sous silence.
Cette carte des manifestations du 24 octobre est complète, sauf qu'elle ne dit pas où il est interdit de défiler
Zoomez sur l'Hexagone, et la Bretagne disparaît presque sous les épingles jaunes. Hébergée sur 17octobregiletjaune.net et éditée par plusieurs collectifs, dont la coordination « Bloquons tout » Île-de-France, la carte disons officieuse des mobilisations comptait ce vendredi midi 662 mobilisations pour samedi, avec dans le lot, des rendez-vous sur 471 manifestations, 85 ronds-points, 32 gares, 21 stations-service. On retrouve aussi des dépôts pétroliers et des ports, qui pourraient être bloqués. Le mouvement, qui est parti de la flambée des prix à la pompe, en parallèle des revendications des lycées et étudiants, semble avoir déplacé son centre de gravité vers la rue. Les automobilistes ont leur propre outil, notamment avec la carte des blocages de LesVoitures.fr, rafraîchie toutes les heures, qui recense les radars, bornes de recharge, événements et manifestations sur la route.

Revenons à la carte des gilets jaunes, dont le fonctionnement est on ne peut plus simple. Chacun peut y épingler un lieu sans fournir ni nom ni adresse, et les actions recensées seront effacées après le 31 décembre. Parmi les informations que vous pouvez livrer sur le lieu, il y a le type d'action (manifestation, barrage filtrant, blocage, opération escargot…), le jour, l'heure, le lieu, la description de l'action et même un lien à ajouter, si besoin. Sous le capot de cette carte, on a un peu fouiné et on retrouve Leaflet, un outil gratuit et libre qui sert à afficher des cartes interactives sur un site web, et un fond de carte tiré d'OpenStreetMap, un peu le Wikipédia de la cartographie, servi directement par le site plutôt que par Google Maps.
Rien n'indique en tout cas que ces ajouts soient absolument vérifiés, et aucune couche ne semble signaler les arrêtés préfectoraux. À Chambéry, la coordination gilets jaunes donnait rendez-vous à 14 h place du Palais de justice… en plein périmètre interdit. Lyon, les Bouches-du-Rhône et le centre de Nice ont aussi banni les cortèges, même si certaines préfectures reviennent contraintes et forcées, comme dans la cité phocéenne où aura finalement lieu une manifestation syndicale, sur leurs interdictions. À Paris, la préfecture a validé le parcours Bastille–Nation de la CGT, interdit celui vers Opéra, et fait fermer plus d'une vingtaine de stations de métro. Un passage par le site de sa préfecture s'impose donc, pour avoir toutes les infos.
La carte des gilets jaunes s'appuie sur la coordination revendiquée de nombreux soutiens. Elle renvoie vers son canal Telegram, qui compte à date quasiment 29 000 abonnés, d'après nos constations. Les appels circulent aussi sur TikTok et Instagram, avant de glisser vers des messageries, où une jeune femme a par exemple créé un serveur Discord pour partager des photos, vidéos et slogans, sans oublier des groupes Signal qui se montent pour se coordonner en direct le jour J. Par crainte d'une coupure des réseaux, réclamée par Gabriel Attal mais très encadrée par le droit, certains vantent même BitChat, l'application de Jack Dorsey (le cofondateur de Twitter, depuis racheté puis renommé X par Elon Musk), qui relaie les messages de téléphone en téléphone par Bluetooth, sans Internet. Jeudi, elle trônait même en tête de la catégorie « réseaux sociaux » de l'App Store français. Seul bémol, le Bluetooth ne porte qu'à quelques dizaines de mètres. Pour aller plus loin, un message doit rebondir de téléphone en téléphone, ce qui suppose que d'autres personnes ayant installé l'application se trouvent dans les parages.
Le signalement des violences s'organise, et l'État prévient
Le 17 octobre a laissé des traces à bien des niveaux, c'est peu de le dire. Outre les centaines de commerces saccagés et pillés, à Saint-Étienne, un adolescent de 17 ans a eu la main arrachée par une grenade ; à Mulhouse, une jeune fille du même âge a perdu la vue d'un œil. L'IGPN, la « police des polices », a été saisie. Pour centraliser les preuves, StreetPress, Index et ViolencesPolicières.fr ont mis en commun un numéro, le 06 23 79 16 93, qui reçoit vidéos et témoignages. Après le week-end des 17 et 18 octobre, les trois rédactions en avaient déjà collecté plusieurs centaines.
En cas d'interpellation, la Legal Team Paris-Île-de-France, collectif de soutien juridique qui oriente vers des avocats, tient une ligne d'urgence au 07 52 95 71 11, joignable aussi par Signal. La LDH, qui anime des observatoires des pratiques policières, a actualisé sa fiche « Que faire face aux violences policières ». Restent les voies officielles ensuite, avec la plateforme de signalement de l'IGPN et le Défenseur des droits. Enfin, un réflexe d'hygiène numérique que nous nous permettons de souffler : vérifiez bien avant de relayez. Après le 17 octobre, un street medic avait été donné pour mort sur les réseaux, avant de faire savoir qu'il était bien vivant, pour ne citer que cet exemple.
De l'autre côté, l'État renforce son arsenal. Dans un communiqué publié ce vendredi, le ministère de l'Intérieur annonce des contrôles dans les gares et sur les axes de circulation, des moyens spéciaux (blindés Centaure, RAID, BRI, GIGN) et des interventions « systématiques » en cas d'atteintes aux personnes et aux biens. 70 000 policiers et gendarmes pourraient être mobilisés samedi. Quant aux armes dites intermédiaires, comme le LBD ou les grenades, leur usage « ne connaît pas de limitation de principe », pourvu qu'il reste proportionné, indique-t-on place Beauvau. À l'UNSA Police, on s'inquiète des cartes qui signalent en direct lacrymogènes et barrages. Samedi, la mobilisation se jouera donc sur deux terrains à la fois, le bitume et les écrans. Aux manifestants de vérifier ce qu’ils relaient, et aux autorités de montrer que la fermeté promise reste, comme elles s’y engagent, proportionnée.