Après des semaines de bras de fer avec son syndicat et un accord salarial qui lui a coûté cher, Samsung accélère un projet déjà ancien : produire ses puces sans le moindre ouvrier d'ici 2030. Les robots ne font pas grève.

Le printemps 2026 a rappelé à Samsung que ses usines tournaient encore grâce à des humains. En avril, son principal syndicat votait à plus de 90 % une grève qui a fait plonger la production de certaines lignes, avant qu'un accord salarial trouvé in extremis ne désamorce le conflit. Selon le média coréen ET News, le géant de Suwon profite de cet épisode pour accélérer un chantier entamé dès 2023 avec des voeux réitérés en mars, peu de temps avant les grèves) : l'usine de semi-conducteurs entièrement automatisée, sans personnel, à l'horizon 2030.
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Des chaînes sans personnel, et déjà des chiffres
L'ambition n'est pas neuve : Samsung évoque des usines sans humains depuis 2023, en commençant par l'emballage des puces, l'étape dite de packaging. La nouveauté du 16 juin tient à un outil, baptisé DSEP, une plateforme de partage de données que le coréen vient d'ouvrir à plus de soixante de ses fournisseurs d'équipements. Jusqu'ici, le moindre code d'erreur restait cloisonné dans l'usine pour des raisons de sécurité, et la panne d'une machine imposait de faire venir un technicien sur place. En partageant ces données en temps réel, fournisseurs et fabricant diagnostiquent désormais à distance.
Sur la portion de ses lignes d'emballage déjà converties à l'opération sans humain, Samsung avance des résultats spectaculaires. Les effectifs de production ont fondu d'environ 85 %, les pannes d'équipement ont reculé de près de 90 %, et l'efficacité globale a plus que doublé. Ces chiffres valent toutefois pour les seules lignes d'emballage déjà transformées, une fraction de l'ensemble, et non pour les usines de gravure de plaquettes dans leur intégralité.
Le chantier passe aussi par d'autres briques. Samsung a développé ses propres capteurs intelligents, conçus et fabriqués en Corée, capables de surveiller en temps réel l'uniformité du plasma sur les plaquettes. Le groupe travaille en parallèle avec NVIDIA à des jumeaux numériques de ses usines, sortes de simulateurs où l'on teste et surveille la production sans toucher à la vraie chaîne. Autant de pièces d'un même puzzle : une fab qui se pilote, se répare et se corrige presque seule.
Remplacer les grévistes par des machines, vraiment ?
La pénurie de RAM gonfle les profits des fondeurs, et les salariés de Samsung ont voulu leur part. Au printemps, le syndicat réclamait des bonus équivalents à 15 % des bénéfices d'exploitation et la fin des plafonds de prime pendant que la direction proposait 10 %. Le bras de fer a culminé avec une grève massivement votée, qui a fait chuter de plus de la moitié la production des lignes de fonderie, les plus dépendantes de la main-d'œuvre. Les usines de mémoire, déjà très automatisées, n'ont reculé que de 18 %. La différence n'a échappé à personne.
C'est là que la lecture devient tentante : en automatisant à marche forcée, Samsung priverait son syndicat de son principal moyen de pression, l'arrêt de la production. La finalité visée semble évidente mais officiellement, Samsung parle d'efficacité et de qualité, pas de représailles sociales.
Le coréen n'est de toute façon pas seul sur cette trajectoire. Chez TSMC, la direction a récemment cherché à rassurer ses propres employés sur leurs primes pour éviter une grogne comparable. Le taïwanais, comme SK Hynix ou Intel, vise lui aussi la fab autonome à l'horizon 2030. Pour l'Europe, qui rêve de produire un cinquième des puces mondiales d'ici la fin de la décennie, le calcul est vertigineux : les méga-usines de demain créeront beaucoup moins d'emplois qu'espéré.