Alors que le rachat de SFR se négocie à 20,35 milliards d'euros, Franciliens.net, un FAI associatif francilien, a posé une contre-offre à 1 euro symbolique, avec l'idée d'attirer l'attention sur les salariés et la neutralité du net.

Le 15 mai, date à laquelle le délai accordé à Bouygues, Free et Orange pour finaliser le rachat de SFR expirait théoriquement avant d'être prolongé jusqu'au 5 juin, Franciliens.net a choisi de publier une contre-offre qui mérite d'être entendue. Ce n'est ni par hasard ni dans l'espoir de l'emporter, évidemment, mais c'est plutôt ici pour forcer un débat que les 20 milliards d'euros en jeu étouffent dans l'œuf. Que va-t-il arriver aux salariés de SFR ? La neutralité du net sera-t-elle mieux protégée demain qu'aujourd'hui ? Nous avons posé six questions à l'association qui a posé son euro symbolique.
Quand 1 euro défie les 20 milliards du feuilleton SFR
Le rachat de SFR, c'est d'abord une question de milliards avec Orange, Free et Bouygues Telecom qui négocient les morceaux d'un opérateur estimé à 20,35 milliards d'euros. Mais dans ce dossier fleuve, un « intrus » s'est invité à la table. Il s'agit de Franciliens.net, une petite association francilienne à but non lucratif qui fournit Internet à ses membres depuis 2010, et qui a décidé de déposer sa propre offre de rachat à un euro symbolique.
Fondé en 2010, Franciliens.net n'est pas un opérateur télécom comme les autres. L'association est membre fondateur de la Fédération FDN, qui regroupe les FAI citoyens français attachés à un internet libre et sans filtres. Sa raison d'être est inscrite dans ses statuts : « la promotion, l'utilisation et le développement du réseau Internet dans le respect de sa neutralité et de son éthique [...] ». Autrement dit, fournir une connexion sans arrière-pensée commerciale, et défendre ce principe devant les tribunaux si nécessaire.
L'association jouit d'ailleurs d'une certaine crédibilité juridique. Aux côtés de La Quadrature du Net, célèbre association de défense des droits numériques, Franciliens.net a obtenu devant les tribunaux l'annulation de plusieurs lois jugées contraires à la Constitution, des lois Hadopi sur le téléchargement au code des douanes, en passant par des textes sur la surveillance des données de connexion. « L'engagement bénévole depuis plus d'une décennie de celles et ceux qui ont construit Franciliens.net [...] et nos actions contentieuses en sont les garanties », nous explique.
Les salariés de SFR, les grands oubliés du partage du gâteau ?
Revenons au sujet : le rachat de SFR. Le premier cheval de bataille de Franciliens.net dans ce dossier, c'est le sort des salariés de SFR, que l'association juge sacrifiés au profit des calculs financiers. « Les femmes et les hommes qui travaillent pour cet opérateur restent fidèles à leurs engagements, malgré le contexte difficile », nous écrit-elle. Une inquiétude partagée par les syndicats, qui tirent la sonnette d'alarme depuis des semaines : « Les salariés ne tiendront pas encore 12 ou 18 mois. Ça risque d'exploser en vol », alertait La Tribune le 13 mai dernier.
Franciliens.net pointe aussi une catégorie de travailleurs souvent oubliée dans ce débat : les sous-traitants. Quand un opérateur comme SFR fait poser la fibre, il ne le fait pas lui-même, mais il délègue à une entreprise, qui délègue à une autre, qui délègue encore, « des cascades parfois de plus de 5 niveaux », selon l'association. Tout en bas de cette chaîne, le technicien qui vient finalement chez vous raccorder la fibre est payé si peu qu'il doit aller vite, parfois trop vite, « une rémunération infime, tout à fait inadaptée, et qui l'oblige, pour avoir un peu d'espoir de gagner sa vie, à tenir des cadences incompatibles avec un travail bien fait ».
Les conséquences se voient sur le terrain avec des armoires techniques où les câbles fibre s'entremêlent en « véritables spaghettis », des branchements mal faits, des coupures à répétition pour les abonnés. France Inter avait consacré un reportage entier à ces « ratés de la fibre » dans son émission Interception. Pour Franciliens.net, ce chaos n'est pas une série de mauvaises surprises, mais « l'aboutissement ultime de la logique de marché et rentabilité qui guide ces acteurs ». Autrement dit, la conséquence logique et prévisible d'un système qui privilégierait le profit à la qualité.

La neutralité du net ne sera pas mieux protégée après le rachat de SFR, selon l'association
En février 2022, auditionné par une commission d'enquête du Sénat, Patrick Drahi avait lâché que la neutralité du net, le principe qui interdit aux opérateurs de favoriser certains contenus sur internet au détriment d'autres, était « une énorme bêtise ». Une déclaration que Franciliens.net ne lui pardonne toujours pas, mais qu'ils refusent d'attribuer au seul homme d'affaires. Ce jour-là, Arthur Dreyfuss, alors à la tête de la Fédération Française des Télécoms, le lobby des opérateurs, était assis à ses côtés, et « n'a pas tenu un propos différent pour autant », déplore l'association auprès de Clubic.
Les futurs repreneurs, Orange, Bouygues Telecom et Free, ne trouvent pas davantage grâce aux yeux de Franciliens.net. L'association rappelle que Bouygues et Orange sont membres de la Fédération Française des Télécoms, qui avait dit-elle porté les arguments de Patrick Drahi contre la neutralité du net. Quant à Free, considéré comme le trublion du secteur et qui a d'ailleurs toujours refusé d'intégrer cette fédération, il « n'a pour autant pas montré un visage différent lors de son bras de fer choquant contre YouTube », une bataille au cours de laquelle l'opérateur avait délibérément dégradé l'accès à la plateforme pour ses abonnés. Faut-il avoir des craintes autour de la neutralité du net ?
Pour Franciliens.net, « une fois que les repreneurs auront dépensé des milliards pour le rachat de SFR, aucun changement de doctrine sur la neutralité du net [...] n'aura lieu ». Et ce sera même pire, prévient l'association. Selon elle, la pression financière pour rentabiliser un tel investissement ne fera que renforcer la tentation de remettre ce principe en cause.
Et si la Constitution française avait son mot à dire sur la vente de SFR…
L'association propose donc de faire évoluer la forme juridique de SFR pour placer ses salariés au cœur de la gouvernance. Les modèles juridiques pour y parvenir existent déjà, comme les coopératives ouvrières, la co-gestion à l'allemande où syndicats et direction partagent le pouvoir, ou les administrateurs salariés au conseil d'administration... « Les possibilités sont multiples », affirme l'association. Elle cite d'ailleurs l'exemple de SCANI, un FAI citoyen créé dans l'Yonne par un membre fondateur de Franciliens.net, qui fonctionne en coopérative qui associent les salariés et les collectivités locales.
L'enjeu va visiblement au-delà du seul opérateur SFR. Quand Free a débarqué sur le marché mobile en 2012 avec ses forfaits low-cost, les prix des abonnements mobiles ont chuté brutalement, symbolisés par le fameux forfait à 2 euros cher à Xavier Niel. « Souvenez-vous de votre abonnement à 80 euros par mois pour deux heures », rappelle Franciliens.net. Supprimer un opérateur, ce serait, pour l'association, prendre le risque de revenir en arrière. D'autant qu'elle rappelle le précédent des années 90 et 2000, quand le marché ne comptait que trois opérateurs, SFR, Orange et Bouygues, condamnés pour s'être entendus illégalement sur les prix.
« Notre offre est sur la table, et elle est sérieuse ; ce que nous ne trouvons pas sérieux serait un rachat multi-milliardaire d'une entreprise endettée par la stratégie financière de l'actionnaire. Dans cette optique, nous restons ouverts à toute prise de contact par les parties prenantes », nous dit Franciliens.net. Si le rachat de SFR par le trio se confirme le 5 juin sans que leur offre ait été examinée, l'association se dit prête à saisir la justice.
Et elle entend s'appuyer sur un texte vieux de près de 80 ans mais toujours inscrit dans la Constitution française, hérité du Conseil National de la Résistance : « tout bien qui acquiert le caractère d'un service public national doit être la propriété de la collectivité ». Les puristes auront peut-être reconnu l'article 9 du préambule de la Constitution de 1946. Ce que voudrait l'association, c'est qu'un réseau télécom aussi essentiel que celui de SFR puisse appartenir au public, pas à des actionnaires privés. Les réponses arriveront peut-être d'ici le 5 juin prochain.