Tata Electronics et le néerlandais ASML viennent de signer un accord pour équiper la première fab commerciale indienne. Onze milliards de dollars, 50 000 wafers par mois, et une question en filigrane : l'Europe fabrique peu de puces, mais sans elle, personne ne peut en fabriquer.

Le 16 mai 2026, à La Haye, Narendra Modi et le premier ministre néerlandais Rob Jetten ont assisté à la signature d'un protocole d'accord entre Tata Electronics et ASML. L'objet : déployer les équipements de lithographie du néerlandais dans la future usine 300 mm de Dholera, au Gujarat, la première fab commerciale de semi-conducteurs jamais construite en Inde. Un pays d'1,4 milliard d'habitants qui conçoit des puces depuis des décennies (Bangalore est un hub mondial du design), mais qui n'en a jamais fabriqué une seule sur son sol.
Que va produire cette usine et avec quelles machines ?
La fab de Dholera représente un investissement de 11 milliards de dollars et vise une capacité de 50 000 wafers par mois à plein régime. Le procédé de fabrication est fourni par le taïwanais PSMC, avec des nœuds allant de 28 nm à 110 nm. Pour situer : ce sont des technologies matures, développées entre 2001 et 2011 chez les fondeurs de pointe. TSMC grave aujourd'hui à 2 nm. Mais « mature » ne veut pas dire inutile : les puces 28-110 nm alimentent l'automobile, la gestion d'énergie, les microcontrôleurs, les écrans et une bonne part de l'infrastructure IoT. C'est d'ailleurs d'une pénurie de ces puces dont les constructeurs automobile avaient fait les frais durant la pandémie. Loin d'être un vestige technologique, on parle là d'un marché en pleine croissance.
ASML fournira ses systèmes de lithographie DUV (ultraviolet profond), pas ses machines EUV à plus de 200 millions de dollars pièce réservées aux nœuds les plus avancés. La distinction est importante : l'Inde n'entre pas dans la course au nanomètre le plus fin, elle construit un socle industriel. Tata a également signé des accords avec Tokyo Electron (équipement de dépôt et gravure), Synopsys (outils de conception) et des premiers clients comme Analog Devices et Bharat Electronics, le groupe indien de défense. La construction du site est achevée à environ 50 %, et Dholera a été classé zone économique spéciale en avril 2026.
Pourquoi l'Europe est au cœur du jeu sans fabriquer elle-même
ASML est le seul fabricant mondial de machines de lithographie EUV, et l'un des trois fournisseurs de systèmes DUV (avec les japonais Nikon et Canon). Ses machines sont indispensables à toute fab sur la planète, qu'elle soit à Taïwan, en Arizona ou à Dholera. Quand l'Inde décide de construire une industrie des semi-conducteurs, c'est à une entreprise européenne qu'elle achète la brique la plus critique. Le même schéma se reproduit à chaque nouveau pôle : TSMC en Arizona commande chez ASML, Intel en Ohio commande chez ASML, Samsung au Texas commande chez ASML. L'Europe fabrique peu de puces, mais elle fabrique les machines sans lesquelles personne ne peut en fabriquer.
Les restrictions américaines sur l'export de machines EUV vers la Chine ont réduit le marché chinois d'ASML, qui cherche de nouveaux relais de croissance. L'Inde, avec une consommation de semi-conducteurs qui devrait tripler de 34 à 110 milliards de dollars en huit ans, offre exactement cela. En février 2026, New Delhi a rejoint l'initiative américaine Pax Silica, une alliance de chaîne d'approvisionnement couvrant les semi-conducteurs, l'infrastructure IA et les minerais critiques. L'Inde se positionne explicitement comme alternative à la Chine dans la diversification des chaînes de valeur.
Pour l'Europe, le signal est double. D'un côté, ASML, Zeiss et TRUMPF (les trois piliers européens de l'équipement lithographique) tirent profit de chaque nouvelle fab construite sur la planète, quel que soit le continent. De l'autre, STMicroelectronics (franco-italien) produit à Crolles, près de Grenoble, des puces en 28 nm FD-SOI, précisément le segment que Dholera va adresser. À moyen terme, l'Inde n'est pas seulement un client pour les équipementiers européens, c'est aussi un concurrent potentiel pour les fondeurs européens sur le segment mature. Le troisième pôle mondial du silicium se construit avec de la technologie européenne, et c'est à la fois la force et la vulnérabilité de la position du continent.