Ottawa a obtenu pour ses chercheurs et ses start-up un accès à Jupiter, en Allemagne, et aux autres supercalculateurs financés par l’Union européenne. Bruxelles gagne un allié de poids dans l’IA, mais à eux deux, Européens et Canadiens ne rattrapent pas les gigantesques centres de calcul construits aux États-Unis.

Depuis le sommet UE-Canada de Montréal, le Canada est le 39e État participant d’EuroH. Au sein de cette entreprise commune créée en 2018, les pays de l’Union et leurs partenaires mettent leur argent en commun et achètent ensemble des supercalculateurs, avec un budget de 8,2 milliards d’euros. Ursula von der Leyen veut associer cette puissance de calcul à l’industrie canadienne de l’IA afin de concevoir des systèmes d’intelligence artificielle compétitifs et sûrs. Le premier supercalculateur installé au Canada occupe seulement la 95e place du classement mondial TOP500, quand Jupiter se classe cinquième. « Cela veut dire avoir accès à une puissance de calcul que personne ne peut construire seul », a résumé Evan Solomon, ministre canadien de l’Intelligence artificielle.
Jupiter et dix-neuf usines d’IA ouverts aux chercheurs canadiens
Les laboratoires et les entreprises du Canada pourront répondre aux appels d’EuroHPC et obtenir du temps de calcul, à commencer par Jupiter, d’après le gouvernement canadien. Installé à Jülich, dans l’ouest de l’Allemagne, Jupiter est le premier supercalculateur exaflopique d’Europe. Il effectue en théorie un milliard de milliards d’opérations par seconde, et le groupe français Eviden l’a assemblé dans son usine d’Angers, avec l’allemand ParTec.
Les chercheurs canadiens auront aussi accès aux dix ordinateurs quantiques du réseau européen et à ses 19 usines d’IA, où laboratoires et entreprises entraînent leurs modèles. Ottawa contribuera en outre à Destination Earth. Avec ce programme, la Commission européenne veut prévoir plus finement les événements météorologiques extrêmes grâce à une réplique numérique de la Terre.
Associé depuis 2024 au programme de recherche Horizon Europe, pour lequel il verse 99,3 millions d’euros sur quatre ans, le Canada contribue de fait au budget d’EuroHPC, financé en partie par ce programme. Il construit en parallèle son premier supercalculateur public dédié à l’IA, financé à hauteur de 890 millions de dollars canadiens. Le gouvernement désignera début 2027 l’organisme chargé du projet. Evan Solomon s’est dit ouvert à l’intégration de cette machine au réseau européen une fois qu’elle sera en service.
Les autres chantiers communs d’Ottawa et de Bruxelles dans l’IA
L’Union européenne a aussi confié à EuroHPC le chantier de sept gigafactories d’IA, pour lesquelles elle compte réunir 30 milliards d’euros, en grande partie auprès d’investisseurs privés. Les consortiums intéressés ont jusqu’au 12 novembre pour déposer leur dossier, et la France s’est portée candidate à l’accueil de l’une d’elles. Une fois en service, ces centres de données géants seront ouverts aux utilisateurs de tous les États participants, Canada compris.
Pour Anton Leicht, chercheur au Carnegie Endowment for International Peace cité par Politico, mettre en commun la puissance de calcul est l’un des rapprochements les plus évidents à court terme entre puissances moyennes de l’IA. Mais selon lui, Européens et Canadiens dépendent toujours des États-Unis, où se construisent des grappes de calcul de l’ordre du gigawatt. Un gigawatt correspond à peu près à la puissance d’un réacteur nucléaire.
Ottawa et Bruxelles veulent aussi peser ensemble sur les règles de l’IA. Le gouvernement canadien propose un conseil international, sur le modèle du Conseil de stabilité financière, qui encadrerait les modèles d’IA de pointe afin de protéger les infrastructures critiques. L’Union a commencé cette année à faire respecter l’AI Act, mais « ces règles n’existent pas à l’échelle internationale, alors que les risques sont mondiaux », a rappelé Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission chargée de la souveraineté technologique.
Au premier jour du sommet, Ottawa a annoncé une prise de participation au capital de Cohere. En septembre, ce spécialiste torontois de l’IA a signé un accord de rachat de son concurrent allemand Aleph Alpha. Les deux entreprises veulent proposer aux administrations et aux entreprises une solution de rechange aux géants américains. Bruxelles et Ottawa ont enfin engagé les premières démarches en vue d’un câble de données transatlantique direct, alors qu’environ 80 % du trafic Internet canadien passe aujourd’hui par les États-Unis.