Bull et l’opérateur tchèque ČRA ont signé un protocole d’accord pour porter une AI Gigafactory en République tchèque. Le projet, candidat au programme européen, vise à offrir une intelligence artificielle souveraine à toute l’Europe centrale et orientale.

Bull, redevenu indépendant sous pavillon public, veut désormais peser dans la course européenne aux AI Gigafactories. © Bull
Bull, redevenu indépendant sous pavillon public, veut désormais peser dans la course européenne aux AI Gigafactories. © Bull

Après son contrat géant en Finlande, Bull continue d'avancer ses pions et confirme son renouveau, cette fois en République tchèque, où le constructeur français a signé le mercredi 21 octobre avec České Radiokomunikace (ČRA) un protocole d'accord pour faire naître une AI Gigafactory tchèque, autrement dit une usine à calcul XXL que l'Europe veut voir sortir de terre. Redevenu propriété de l'État fin mars, Bull n'arrive pas en terrain inconnu, car l'acteur compte déjà 200 ingénieurs sur place et s'appuie sur une chaîne d'approvisionnement franco-tchèque, en partenariat avec Foxconn. Il reste à transformer cette alliance sur le papier en projet retenu par l'Europe.

Bull veut faire de la République tchèque un pôle européen de l’IA avec ČRA

Il faut d'abord préciser ce qui a été signé. On parle en fait d'un protocole d'accord, qui formalise la volonté de travailler ensemble. Il ne s'agit pas encore d'un contrat ferme. Cet accord renforce le consortium mené par ČRA, candidat au programme européen « AI Gigafactory » avec son projet AIGF CZ. Le programme veut doter le continent d'infrastructures capables de développer et de déployer une IA de pointe à grande échelle. Elles fourniraient puissance de calcul, services et expertise aux entreprises, aux organismes de recherche et aux administrations, tout en aidant l'Europe à garder la main sur ses données et ses technologies.

Ce rapprochement prend aussi une dimension diplomatique. C'est le premier accord industriel annoncé dans le cadre du partenariat franco-tchèque sur l'IA et le numérique, officialisé cette semaine par le gouvernement. Ce partenariat a été signé par Anne Le Hénanff, ministre déléguée française chargée de l'IA, et Karel Havlíček, ministre tchèque de l'Industrie et du Commerce. Emmanuel Le Roux, le directeur général de Bull, estime cette coopération franco-tchèque « au cœur » de la démarche, qu'il présente comme « une étape importante » de la stratégie européenne du groupe. Selon lui, les Gigafactories réunissent précisément trois savoir-faire de Bull, avec le matériel, les logiciels d'IA et les applications concrètes.

Le futur site n'a pas vocation à rester purement tchèque. Il doit aussi servir et intégrer des entreprises de toute la région, conformément à la déclaration de Prague. Par ce texte, neuf pays se sont ainsi engagés à mieux coordonner leur politique européenne en matière d'IA et d'infrastructures de calcul. Il y a la République tchèque, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, la Hongrie, la Croatie, la Slovénie, la Lituanie et la Lettonie. ČRA a l'infrastructure pour héberger le projet.

Connu pour la diffusion de la télévision et de la radio dans le pays, l'opérateur exploite aussi huit datacenters, un réseau national de fibre optique, et fournit déjà du calcul GPU dans le pays. Son directeur général, Miloš Mastník, veut que les entreprises, les administrations et les chercheurs puissent « développer ici leurs propres solutions d'IA », et faire de son pays « un centre majeur de l'intelligence artificielle en Europe ».

Installation de barrettes de mémoire sur une carte de calcul, au milieu des circuits de refroidissement liquide. © Bull
Installation de barrettes de mémoire sur une carte de calcul, au milieu des circuits de refroidissement liquide. © Bull

Ce que Bull met sur la table de la Gigafactory

Si ČRA fournit les murs et les réseaux, Bull compte apporter ce qui doit tourner à l'intérieur, en s'appuyant sur une équipe déjà bien implantée dans le pays, DataSentics. Grâce à cette équipe de plus de 200 ingénieurs en IA installée à Prague et à Brno, Bull peut proposer au consortium une offre de bout en bout, de l'infrastructure aux logiciels, jusqu'au déploiement des cas d'usage. Côté logiciel, la plateforme open source BullSequana AI, codéveloppée par les équipes de Bull en République tchèque et en France, doit permettre aux organisations de concevoir leurs applications d'IA. Elles s'appuieraient sur la puissance de la Gigafactory et sur des cas d'usage prêts à l'emploi. Les experts de DataSentics accompagneront aussi les acteurs publics et privés de la région pour mettre ces projets en production.

Bull apporte aussi le matériel. Le consortium veut maximiser la part de technologies européennes dans son infrastructure. Donc grâce à sa chaîne d'approvisionnement répartie entre la France et la République tchèque, en partenariat avec l'entreprise taïwanaise Foxconn, Bull pourrait fabriquer les serveurs de calcul dans les deux pays, avec l'ambition d'y intégrer des puces européennes dès qu'elles seront disponibles. Bull mise aussi sur la sobriété énergétique. Son refroidissement liquide direct fait circuler l'eau au plus près des composants, un logiciel mesure en temps réel ce que consomment les machines, et sa plateforme confie les opérations récurrentes à des modèles ouverts de taille adaptée, moins coûteux et moins gourmands.

Enfin, Bull ne serait pas seulement fournisseur. L'acteur français compte utiliser la capacité de la Gigafactory pour ses propres clients, et donc lui apporter une partie de sa demande. Ce double rôle lui donne un intérêt direct au succès du site sur la durée. Le groupe, rappelons-le, a décroché fin août le contrat LUMI-AI à 388 millions d'euros et vient d'inaugurer son usine agrandie d'Angers. Emmanuel Le Roux veut une IA européenne « ouverte, durable et souveraine », qui donne aux organisations un meilleur contrôle sur leurs technologies et leurs données. La candidature tchèque doit encore être retenue par l'Europe.