Le Kazakhstan construit à Ekibastouz un gigantesque parc de data centers dédiés à l'intelligence artificielle, alimenté par l'une des plus grandes mines de charbon au monde. Microsoft, Amazon et OpenAI graviteraient déjà autour du projet.

Une pelleteuse charge du charbon dans une mine à ciel ouvert. Ce type d'extraction, semblable à celle pratiquée à Ekibastouz, doit alimenter les futurs data centers dédiés à l'intelligence artificielle au Kazakhstan. © Parilov / Shutterstock
Une pelleteuse charge du charbon dans une mine à ciel ouvert. Ce type d'extraction, semblable à celle pratiquée à Ekibastouz, doit alimenter les futurs data centers dédiés à l'intelligence artificielle au Kazakhstan. © Parilov / Shutterstock

Au sud de la frontière russe, le Kazakhstan accélère la construction de son plus grand complexe de data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Baptisé « Data Center Valley », le lieu promet de consommer jusqu'à 9 térawattheures d'électricité par an, une énergie que le pays n'a pourtant pas encore. Pour la produire, les autorités misent sur l'une des plus vastes mines de charbon à ciel ouvert de la planète, quitte à s'éloigner de leur objectif de neutralité carbone fixé pour 2060. OpenAI, Amazon, G42, ou encore Microsoft montreraient de l'intérêt pour le projet, sans qu'aucun contrat n'ait officiellement été signé, comme le mentionne Reporterre.

Une des plus grandes mines de charbon au monde va nourrir l'IA

À Ekibastouz, une ville minière de 100 000 habitants nichée dans la région de Pavlodar, les cheminées crachent déjà des nuages noirs en hiver, la neige se teinte de suie. C'est pourtant ici, et nulle part ailleurs, que le Kazakhstan a choisi d'implanter le plus grand data center d'Asie centrale, un parc tentaculaire surnommé « Data Center Valley ». Les autorités auraient pu se tourner vers les renouvelables, mais un tel chantier aurait été plus long et coûteux, incompatible avec l'urgence affichée de faire du pays un « hub de l'intelligence artificielle ».

Ce choix s'explique par le fait que la région abrite la mine de Bogatyr, l'un des plus vastes gisements de charbon à ciel ouvert du globe, dont la superficie rivalise avec celle de Lyon. Dans cet immense cratère, des excavateurs s'activent jusqu'à 300 mètres de profondeur. D'ici 2032, l'exploitant Bogatyr Komir prévoit d'ailleurs de faire grimper sa production de 42 à plus de 56 millions de tonnes annuelles. Ici, l'énergie est abondante et bon marché, et c'est visiblement suffisant pour attirer les géants du numérique.

L'appétit énergétique est juste impressionnant. Imaginez qu'à pleine capacité, le complexe pourrait engloutir 9 térawattheures par an, selon les calculs d'un média local. Un premier centre de 50 mégawatts doit démarrer dès 2027, alors même que le ministère de l'Énergie reconnaît, auprès de Reporterre, que la croissance industrielle du pays dépasse la capacité de production électrique existante. Microsoft, le groupe émirati G42, spécialisé dans l'IA, OpenAI et Amazon seraient déjà pressentis, sans qu'aucun contrat n'ait filtré officiellement. Mais le directeur de Kazakhtelecom, l'opérateur télécom local de renom qui porte le projet, rappelle l'ambition de son pays qui consiste à transformer le charbon local en recettes d'exportation numériques.

© Scharfsinn / Shuttterstock
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Le Kazakhstan sacrifie ses objectifs climatiques pour l'intelligence artificielle

Ce qui s'apparente à un retour en force du charbon fait tâche avec ce que souhaitait le Kazakhstan, à savoir atteindre la neutralité carbone en 2060. Aucune centrale ne ferme, plusieurs sont en construction, et la combustion du minerai continue de grimper, à tel point qu'à pleine capacité, le parc brûlera plus de 5 millions de tonnes de charbon chaque année, dont 280 000 tonnes dès la mise en service du premier centre en juin 2027. Une troisième centrale, promise plus propre grâce à des « technologies avancées », doit même ouvrir entre 2029 et 2032. Mais d'après l'Agence internationale de l'énergie, ces installations modernes ne réduisent les émissions de CO2 que de 15 à 30 % par rapport aux anciennes. On est d'une véritable bascule.

La pollution de l'air inquiète particulièrement les associations locales. Des particules fines, métaux lourds et gaz toxiques libérés par les centrales à charbon sont associés à des cancers, des maladies cardiovasculaires et des complications pendant la grossesse. La région de Pavlodar afficherait déjà des taux de cancers nettement supérieurs à la moyenne nationale. Dès 2023, une étude de l'ONG tchèque Arnika classait Ekibastouz parmi les villes les plus polluées du pays, avec les plus fortes concentrations de dioxyde de soufre relevées et un taux de dioxyde d'azote trois fois supérieur à celui des villes comparables. Autour de la mine, les terrils formés par les déblais ne sont pas non plus sans danger, puisqu'ils peuvent émettre des poussières, contaminer les eaux et, lorsqu'ils contiennent encore du charbon, s'échauffer jusqu'à entrer spontanément en combustion, une situation déjà observée sur place au début de l'année.

Il y a enfin la question de l'eau. Plus de 2 000 m³ seront puisés chaque jour, l'équivalent de 300 piscines olympiques par an, dans un canal alimenté par l'Irtych, un fleuve dont le débit s'amenuise déjà sous l'effet des prélèvements croissants en amont, côté chinois. Pourtant, dans les rues d'Ekibastouz, presque personne n'a entendu parler du projet, et aucune étude d'impact environnemental, même si cette démarche est obligatoire, n'a été publiée à ce jour. Ce flou profite au géant NVIDIA qui fournira les puces des futurs data centers, et à Firebird.ai, start-up californienne copilote du projet, déjà à l'origine d'un montage similaire en Arménie où, là aussi, la transparence fait défaut. Pendant que l'intelligence artificielle promet de repousser les limites du possible, c'est bien la planète qui en paie déjà le prix, un peu plus à chaque tonne de charbon brûlée à Ekibastouz.