Aux États-Unis, Reuters a tracé « dictator Trump » du bout du doigt sur le clavier anglais d’un iPhone, sans que l’expression lui soit jamais proposée en entier. Le chercheur indépendant Derik Kauffman a retrouvé dans iOS la liste secrète des mots et des expressions qu’Apple refuse de vous suggérer.

Avec la saisie gestuelle, vous écrivez un mot en faisant glisser le doigt d’une lettre à l’autre, sans le lever. Derik Kauffman s’est aperçu que son iPhone butait sur certaines expressions, « bad boy » ou « white man », et jamais sur « bad girl » ou « black man ». Intrigué, il a fouillé le système avec deux assistants de programmation, Codex et Claude Code. Il a fini par tomber sur un répertoire caché, selon ses mots, « dans les entrailles » d’iOS. Il estime à environ 100 000 le nombre de mots et d’expressions de cette liste, et Apple ne l’a jamais rendue publique.
Apple stocke des empreintes à la place des mots
Dans les fichiers du clavier, Apple ne conserve pas les mots en clair, mais des empreintes numériques obtenues par hachage. À chaque saisie, l’empreinte de vos mots est comparée à celles de la liste. Pour retrouver les expressions cachées derrière ces suites de chiffres, Derik Kauffman a dû décoder les fichiers de données du clavier et les dictionnaires téléchargés pour chaque langue, puis vérifier chaque correspondance. Il a publié son code et ses données, ainsi que la liste des expressions bloquées dans iOS 27, avec 4 513 phrases en anglais et 27 autres langues. Matt Suiche, ingénieur chez Tolmo, une entreprise de cybersécurité, a reconstitué la liste de son côté et l’a confrontée aux données internes d’Apple. Selon lui, les deux versions correspondent presque parfaitement.
Quand votre phrase contient une expression de la liste, la saisie prédictive ne vous la propose jamais, même quand elle est la suite logique de ce que vous écrivez. En glissant le doigt, vous obtenez à la place un mot au tracé voisin, parfois absurde, et il arrive que le mot précédent soit modifié. Si vous tapez « smoking wee », vous verrez apparaître « weekend » ou « weekly », mais jamais « weed », et le glissement donne « smoking Wed », aussi précis que soit votre tracé. Rien ne vous empêche en revanche de taper l’expression lettre par lettre.
Apple classe aussi les mots isolés en trois catégories. Un mot vulgaire ne vous est suggéré qu’après que vous l’avez tapé trois fois à la main. Les mots offensants et les mots sensibles ne vous sont jamais proposés, et vous ne pouvez pas tracer une partie d’entre eux. Pour les expressions, le blocage porte sur des suites de mots exactes. Apple bloque ainsi « Taiwan is country », mais laisse passer « Taiwan is a country ».
Apple bloque aussi des expressions politiques
D’après Derik Kauffman, l’immense majorité des expressions de la liste relève de la vulgarité, de l’insulte, de la drogue, du sexe ou de la violence. Mais Apple a aussi écarté des formules politiques. « Sleepy Joe », sobriquet par lequel Donald Trump se moque de Joe Biden, ne passe pas. Vous pouvez tracer « dictator Trump », mais le nom apparaît en minuscules, et la seule suggestion proposée est « dictator trumps ». Lors de ses tests, Reuters a obtenu « United Iceland » en voulant écrire « United Ireland ». « Tibetan independence » et « NSA surveillance » sont bloquées, et en français, une phrase sur une immigration trop élevée ne se trace pas non plus. « Toutes les grandes langues ont leur version de cette liste », souligne Derik Kauffman.
Le chercheur comprend qu’Apple veuille vous éviter d’envoyer par erreur un message obscène ou un slogan incendiaire. Il relève cependant des incohérences. Vous pouvez tracer « read smut » (lire du porno), mais pas « read gay smut », et « white man » donne « white mean » alors que « red man » ou « blue man » ne posent aucun problème. Comme l’explique Derik Kauffman, « c’est une forme très légère de censure ».
Apple n’a pas commenté directement ces découvertes. L’entreprise a indiqué à Reuters qu’elle avait conçu son clavier pour éviter les suggestions inappropriées ou offensantes, et que vous pouviez toujours taper le mot de votre choix. David Greene, avocat de l’Electronic Frontier Foundation, une association de défense des libertés numériques, réclame de la transparence et estime que cette liste ne devrait pas être secrète. Jason Cross, journaliste chez Macworld, voit plutôt dans ce filtre un moyen d’éviter les procès et la mauvaise publicité, et propose un réglage activé par défaut, que vous pourriez couper. Sur son site, Derik Kauffman prévient que la présence d’une phrase dans la liste ne dit rien des raisons qui ont poussé Apple à l’ajouter.
Si vous avez un iPhone, dites-nous si c'est le cas pour vous aussi et quelles suggestions vous fait votre clavier lorsque vous tentez de taper une expression ou un mot qui frise la correctionnelle !