Depuis plus de quinze ans, l’Europe s’est engagée dans une lutte de plus en plus offensive contre les sites pirates. D’abord limitée aux fournisseurs d’accès à Internet, cette stratégie s’est progressivement étendue à toute une série d’acteurs techniques : services DNS, plateformes intermédiaires, et même plus récemment, aux VPN. À mesure que ces dispositifs se renforcent, une question revient pourtant avec insistance : cette approche est-elle réellement efficace ?

Un rapport publié par le think tank CEPS (Centre for European Policy Studies) vient justement bousculer cette logique. Loin de valider la stratégie actuelle, il met en lumière ses limites, mais surtout ses effets secondaires, parfois bien plus larges que prévu.
Une stratégie de blocage qui déborde
Ce que montre d’abord le rapport, c’est une forme d’escalade. Chaque tentative de blocage entraîne des contournements, qui eux-mêmes justifient de nouvelles mesures. On ne bloque plus seulement des sites via les fournisseurs d’accès : on cible désormais les résolveurs DNS comme Google ou Cloudflare, puis les services VPN, accusés de permettre de passer entre les mailles du filet.
Comme nous le relatons régulièrement, tout comme le rapport le suggère, en élargissant ainsi le périmètre, c’est toute l’architecture du web qui se retrouve indirectement impactée. Le problème devient particulièrement visible avec le blocage par adresse IP. Contrairement à une idée reçue, une IP ne correspond pas à un seul site. Avec les infrastructures modernes, notamment les CDN, une même adresse peut héberger des milliers de services différents. Bloquer une IP revient donc souvent à couper l’accès à bien plus que la cible initiale. L'incident du blocage de Google Drive en Italie illustre bien les effets de surblocage que cela peut entrainer.
Idem en Espagne, une décision obtenue par LaLiga a eu des effets encore plus visibles : en visant certaines adresses IP utilisées par Cloudflare, ce sont plus de 3 000 services sans lien avec le piratage qui ont été touchés en même temps que les flux visés. Des situations similaires ont été observées en Belgique et en France, où certaines décisions ont même poussé Cisco à suspendre son service OpenDNS.
Ces incidents illustrent une réalité que le rapport souligne clairement : le surblocage n’est pas un accident isolé, mais une conséquence structurelle des méthodes employées.
Une efficacité incertaine, un modèle à repenser
À ces effets collatéraux s’ajoute une autre question, plus fondamentale : celle de l’efficacité. Car si bloquer un site réduit mécaniquement son accessibilité, cela ne suffit pas à freiner durablement le piratage.
C’est précisément ce qui explique l’élargissement progressif des mesures. À mesure que les internautes ont contourné les premiers blocages via des DNS alternatifs, des VPN ou des proxies, les autorités ont cherché à étendre ces restrictions à ces nouveaux intermédiaires.
Mais cette logique montre aussi ses limites : malgré ce durcissement, les solutions de contournement continuent d’évoluer, rendant l’impact du blocage souvent temporaire et sans effet durable clairement établi, comme le montrent les études évoquées dans le rapport.
Plus intéressant encore, la baisse globale du piratage observée ces dernières années semble avoir une autre origine. Elle s’explique avant tout par l’évolution de l’offre légale, devenue plus accessible, plus riche et souvent plus abordable. En d’autres termes, ce n’est pas tant la contrainte technique que la commodité qui a modifié les usages.
Le rapport met aussi en évidence un déséquilibre dans la mise en œuvre des blocages. Les ayants droit, qui en sont à l’origine, ne supportent ni les coûts ni les conséquences des erreurs. Ces dernières reposent sur les intermédiaires techniques, qui doivent appliquer les décisions parfois dans l’urgence. Ce fonctionnement encourage des demandes de blocage larges, sans réelle prise en compte des dommages collatéraux.
Dans ce contexte, le CEPS appelle à revoir en profondeur la stratégie actuelle. Il recommande notamment d’abandonner le blocage par adresse IP, jugé trop imprécis car susceptible d’affecter de nombreux services légitimes, au profit de méthodes plus ciblées, comme le blocage DNS ou directement par URL. Mais au-delà de la technique, c’est aussi la question de la responsabilité qui est posée, avec l’idée que les ayants droit devraient participer aux coûts et assumer les conséquences des erreurs.
À noter que cette étude a été financée par Nord Security, maison mère de NordVPN, un acteur directement concerné par ces mesures. Le CEPS affirme toutefois que ses conclusions ont été établies de manière indépendante.