Doom a tourné sur des calculatrices, des vapoteuses et même des bactéries. Cette fois, ce sont de véritables neurones humains cultivés en laboratoire qui tiennent la manette.
Depuis 1993, Doom sert d'étalon officieux pour prouver qu'un appareil peut exécuter du code. Le jeu d'id Software a été porté sur à peu près tout ce qui contient un processeur, d'une calculatrice à une vapoteuse, en passant par un fichier PDF ou même un test de grossesse. Mais la startup australienne Cortical Labs vient de franchir un cap d'un tout autre ordre.
Des neurones humains contrôlent Doom grâce à un ordinateur biologique
En 2022, Cortical Labs s'était fait connaître en apprenant à un amas de 800 000 neurones humains cultivés en laboratoire à jouer à Pong. Près de quatre ans plus tard, la société vient de présenter dans une vidéo YouTube les progrès de son CL1. Cet appareil est présenté comme le premier « ordinateur biologique déployable par code ». Cette fois, les neurones jouent à Doom.
Le principe repose sur une traduction du jeu en langage biologique. Le flux vidéo de Doom est converti en schémas de stimulation électrique, envoyés directement aux cultures neuronales. En retour, les neurones réagissent par des décharges interprétées comme des commandes de jeu. Selon David Hogan, directeur technique de Cortical Labs, un schéma de décharge précis fait tirer le personnage. Un autre le fait se déplacer vers la droite.

Un développeur indépendant, Sean Cole, a utilisé la plateforme en ligne et l'interface de programmation de Cortical Labs pour entraîner les neurones. Le résultat a été obtenu en moins d'une semaine. À titre de comparaison, il avait fallu 18 mois pour Pong avec le matériel d'origine. Progrès notable, mais le niveau de jeu reste très modeste. Brett Kagan, directeur scientifique, reconnaît que les cellules « jouent comme un débutant qui n'a jamais vu un ordinateur ». Elles montrent toutefois des signes encourageants : repérer des ennemis, tirer et pivoter.
Ce que cette démonstration prouve vraiment (et ce qu'elle ne prouve pas)
Le passage de Pong à Doom est objectivement plus complexe. Pong, c'est un axe de déplacement et une raquette. Doom implique un environnement 3D, des ennemis et de l'exploration. La marche est haute. Pourtant, il faut garder la tête froide.
D'abord, les neurones ne « comprennent » pas le jeu. Steve Furber, professeur d'informatique à l'Université de Manchester, souligne un point gênant. Personne ne sait encore comment ces cellules interprètent ce qu'on attend d'elles. On observe des réponses à des stimuli, pas une compréhension. La nuance est capitale. Kagan lui-même le reconnaît en décrivant ses neurones comme un « matériau capable de traiter l'information d'une manière que le silicium ne peut pas reproduire ». Pour ceux (comme l'auteur de cet article) à qui le cadre éthique d'une telle entreprise donne des frissons d'horreur, Kagan nuance : n'est pas un cerveau miniature qui joue, c'est un substrat biologique dont on exploite les réactions électriques. S'en satisfera qui veut.
Ensuite, Cortical Labs n'est pas un laboratoire universitaire désintéressé. C'est une entreprise qui commercialise le CL1 et cherche des débouchés concrets. La démonstration Doom, aussi spectaculaire soit-elle, reste un coup de communication très calibré. L'informatique quantique s'y était essayée aussi, sans que cela ne prouve grand-chose sur ses capacités pratiques.
Cela dit, les perspectives existent. Le contrôle de bras robotiques fait partie des applications envisagées par la startup. Si les neurones parviennent un jour à exceller à Doom, la route vers des tâches plus utiles pourrait s'entrouvrir.