Quarante ans. Quarante ans déjà que The Legend of Zelda a plongé pour la première fois des millions de joueurs dans un monde où l’exploration n’était plus balisée, où l’aventure devait se mériter, et où un jeune héros en vert devait affronter l’inconnu.

Lancée sur Famicom Disk System puis sur NES en 1986, la saga de Nintendo n’a cessé depuis de se réinventer, fascinante autant qu’elle divise, surprenant souvent, décevant aussi parfois, mais restant toujours immensément influente. À l’heure où la licence fête ses 40 ans, revenons sur ce qui a fait de Zelda une pierre angulaire du jeu vidéo, capable de traverser les décennies tout en restant pertinente.
Zelda, ou la carte ouverte à l'exploration
À l’origine, The Legend of Zelda est le fruit de l’imagination de Shigeru Miyamoto et de Takashi Tezuka, qui cherchaient à capturer l’esprit de leurs explorations enfantines dans les forêts et grottes japonaises.
D'abord sur Disk System en 1986, puis au travers de la cartouche alors dorée (c’était déjà fou !) de la Famicom/NES, ce rêve prend une forme révolutionnaire : un monde ouvert, une liberté totale dès le départ, des donjons à découvrir sans ordre strict, des secrets enfouis… C’est une vraie révolution pour l’époque, où la plupart des jeux restaient linéaires.

Ce premier Zelda pose les bases d’un genre, et surtout d’une approche, à savoir fuir la main du joueur, poser des énigmes plutôt que des flèches directionnelles. Il permet aussi un début de narration non intrusive, laissant l’imaginaire du joueur se remplir à mesure des découvertes.
Un titre qui démarrait par un conseil on ne peut plus vital, aujourd’hui encore gravé dans les mémoires de nombreux joueurs, et prodigué alors par un vieillard nous offrant une épée modeste : “It’s dangerous to go alone. Take this.”
De l’évolution technique à l’identité sonore
La franchise monte rapidement en puissance. Zelda II: The Adventure of Link surprend (et déçoit ?) en 1988 avec une vue latérale et un système de combat revisité. Une direction qui divisera les fans mais qui témoigne d’une volonté d’expérimentation.
Puis, avec A Link to the Past sur Super Nintendo en 1991, la formule trouve un nouveau souffle : graphismes chatoyants, monde plus dense, donjons mieux pensés, et surtout un scénario plus travaillé où le royaume d’Hyrule révèle ses mystères à travers un voyage entre deux mondes. Cette introduction sous la pluie, la première incursion dans le château d’Hyrule, le passage du monde de lumière au monde des ténèbres…
Et comment parler de Zelda sans évoquer sa musique ? La bande originale, portée par des thèmes désormais iconiques, fait partie intégrante de l’identité de la saga. Le thème principal, entendu pour la première fois en 1986, est devenu l’un des motifs les plus reconnaissables du jeu vidéo, à ce point d’ailleurs qu’il évoque instantanément l’aventure et l’épique.
L’ère 3D : Ocarina of Time, une révolution
Pour certains joueurs, le véritable tremblement de terre arrive avec The Legend of Zelda Ocarina of Time en 1998 sur Nintendo 64. À l’heure où le passage à la 3D fait encore tiquer beaucoup de développeurs, Ocarina of Time s’impose comme une référence absolue, non seulement dans la franchise, mais dans l’histoire du jeu vidéo.
Avec une caméra intelligente, un monde tridimensionnel vaste et cohérent, et l’introduction de l'ocarina comme élément de gameplay (capable de manipuler le temps ou l’environnement), le jeu redéfinit ce qu’une aventure peut être. Il introduit aussi le système de verrouillage de cible, qui deviendra aussitôt une norme du jeu d’action en 3D.
Ce titre n’est pas seulement une étape technique, il galvanise toute une génération de développeurs et influence des dizaines de franchises. Sa narration, ses donjons emblématiques, sa capacité à mêler exploration et émotion en font une expérience rarement égalée.
En 1998 toutefois, la Nintendo 64 peine à rivaliser face à la concurrence, et notamment une certaine PlayStation bien installée dans les foyers, sur laquelle on jouera cette même année à Metal Gear Solid, à Resident Evil 2, à Crash Bandicoot 3, à Tail Concerto, à Gran Turismo, à Medievil…
En 2000, Nintendo lance Majora’s Mask sur Nintendo 64, un titre travaillé, articulé autour du temps, mais qui aura du mal à rencontrer le succès, avec 3,3 millions de ventes, soit moitié moins que son prédécesseur. Il faut dire qu’en 2000, les joueurs ont les yeux tournés vers une certaine PlayStation 2, et beaucoup ont déjà relégué la Nintendo 64 au rang de « vieille console »...
Entre innovations et expérimentations audacieuses
Les années 2000 sont ponctuées d’essais variés. Sur Nintendo GameCube, The Wind Waker (2002) surprend par son style graphique « cel-shading », lumineux et cartoon.
À l’époque, beaucoup crient au sacrilège face aux textures lisses et aux personnages arrondis, mais le temps a donné raison à Nintendo. La direction artistique tient encore debout aujourd’hui, et le jeu est souvent cité pour sa cohérence visuelle et son océan d’aventures, à tel point que nombreux sont ceux à rêver d’une refonte (ou d’un nouvel opus) sur Switch.
Puis viennent Twilight Princess (2006) et Skyward Sword (2011), chacun avec leurs forces et leurs critiques. Twilight Princess revient à un ton plus mature et une esthétique plus sombre, séduisant les amateurs d’épique traditionnel, avec en prime (et pour la première fois) un lancement simultané sur GameCube et Wii.
Skyward Sword, quant à lui, mise pleinement sur la détection de mouvement avec la Wii, une tentative audacieuse d’intégrer le matériel à la narration, réussie pour certains, frustrante pour d’autres. Au sein de la licence Zelda, chaque titre explore de nouvelles voies, parfois avec succès, parfois avec des maladresses. Mais l’idée reste la même, ne jamais s’installer dans la répétition.
La saga Zelda, ce n’est pas seulement une histoire de consoles de salon. Très tôt, l’aventure se poursuit aussi sur machines portables, avec la même exigence et ce goût du renouveau qui caractérise la licence. Après le marquant Link’s Awakening (1993) (et sa version enrichie DX en 1998), au début des années 2000, Nintendo surprend en confiant les rênes de sa précieuse franchise à un autre géant japonais : Capcom. Un pari alors très audacieux, mais payant.
Le studio livre rapidement le diptyque Oracle of Ages et Oracle of Seasons, deux épisodes complémentaires et intelligemment interconnectés, qui prouvent qu’un regard extérieur peut respecter l’ADN de la série tout en y insufflant sa propre sensibilité.
Dans la foulée, l’expérience multijoueur Four Swords voit le jour (avec la possibilité de jouer à quatre, chaque joueur muni d’une Game Boy Advance) avant que The Minish Cap, en 2004, ne vienne rappeler à quel point la formule 2D reste redoutablement efficace sur Game Boy Color.
La Nintendo DS n’est pas en reste, avec deux opus conçus spécialement pour exploiter l’écran tactile et le double affichage, tandis que la 3DS joue habilement sur deux tableaux : d’un côté, des remakes soignés de Ocarina of Time et Majora’s Mask, permettant à une nouvelle génération de redécouvrir ces classiques.
De l’autre, des créations originales comme A Link Between Worlds et Tri Force Heroes, qui démontrent que même sur portable, Zelda continue d’osciller entre hommage assumé et expérimentation.
Breath of the Wild : réinvention et consécration
Puis, en 2017, arrive The Legend of Zelda: Breath of the Wild sur Nintendo Switch. S’il y a un point d’inflexion majeur dans l’histoire de la série, c’est bien celui-ci. La franchise, qui jusque-là avait toujours proposé des mondes vastes mais structurés, bascule dans une liberté totale, réinventant à sa manière la notion même de monde ouvert.
Breath of the Wild redéfinit les contours du genre, avec un monde sans barrières visibles, une physique qui devient un outil de gameplay, une progression pensée autour de l’expérimentation plutôt que l’obéissance à des chemins balisés. La critique s’enthousiasme, les joueurs aussi, et de nombreux prix suivent. Le jeu inscrit Zelda dans une nouvelle ère, tout en conservant l’essence de la série : exploration, émerveillement, et émergence de récits personnels.
Ce succès n’est pas un accident. Il est l’aboutissement de quatre décennies d’itérations, de prises de risques, et d’une confiance rare d’un éditeur envers une équipe de développement pour repenser sa propre formule.
D’ailleurs, avant Breath of Wild, jamais un jeu vidéo estampillé Zelda n’avait réussi à dépasser le cap des 10 millions de ventes. Un comble aujourd’hui quand on sait que Breath of the Wild et Tears of the Kingdom ont dépassé les 55 millions d’exemplaires, Ocarina of Time pointant en 3e position, avec « seulement » 14 millions de ventes… en comptant les ventes N64 et 3DS !
En 2019, Nintendo s’attaque à un monument avec le remake de Link’s Awakening, épisode culte de la Game Boy lancé en 1993. L’opération est délicate : toucher à un tel classique, c’est toujours courir le risque d’en altérer la magie originelle.
Pour corser le tout, le fabricant japonais opte pour une direction artistique radicalement nouvelle, presque dioramique, avec des personnages aux allures de figurines et des décors évoquant un monde miniature. Un choix audacieux, qui déroute autant qu’il séduit, mais qui témoigne une fois encore de cette volonté constante de ne jamais se contenter d’un simple lifting nostalgique.
Cinq ans plus tard, en 2024, Nintendo pousse l’audace un cran plus loin encore. Avec Echoes of Wisdom, c’est cette fois la princesse Zelda elle-même qui endosse le rôle principal. Un basculement symbolique pour une saga qui, malgré son titre, a longtemps laissé la souveraine d’Hyrule au second plan.
Reprenant la patte visuelle inaugurée par Link’s Awakening sur Switch, ce nouvel épisode prend toutefois un risque supplémentaire côté gameplay. Exit les traditionnels affrontements à l’épée, place à un système d’invocations aussi surprenant que stratégique. Une manière habile de bousculer les habitudes, et de rappeler qu’après quatre décennies d’existence, la série cherche toujours à se réinventer plutôt qu’à s’endormir sur ses acquis.
Au-delà des jeux : l’héritage culturel
Mais Zelda n’est pas seulement une saga de jeux. C’est une icône culturelle. De nombreux fans ont grandi avec Link, Zelda et Ganon, générant une mythologie propre, revisitée dans des livres, des concerts symphoniques, des cosplays et récemment un film live-action en préparation. Cette capacité à dépasser le cadre du jeu vidéo n’est pas donnée à toutes les franchises, et c’est un indice de l’impact profond qu’a eu Zelda sur plusieurs générations.
La musique de Koji Kondo est interprétée par des orchestres du monde entier. Les labyrinthes, les énigmes, les thèmes récurrents, chacun porte une charge émotionnelle qui dépasse la simple expérience ludique. Pour beaucoup, Zelda, c’est un passage initiatique, un marqueur de leur histoire de joueur.
Pourtant, toutes les étapes ne sont pas exemptes de critiques. Certains titres ont peiné à trouver leur public ou ont divisé. Les choix de gameplay, les directions artistiques ou les contraintes techniques ont parfois déçu des attentes immenses. Le succès fulgurant de Breath of the Wild a aussi mis en lumière une attente parfois difficile à satisfaire pour la suite : comment dépasser un sommet aussi haut ?
Les projets futurs, qu’il s’agisse de suites directes ou de nouvelles déclinaisons, sont scrutés à la loupe. La pression est intense, car chaque titre porte le poids de quarante années d’histoire, et d’une communauté qui ne doute jamais d’exprimer son opinion, qui plus est aujourd’hui sur les réseaux sociaux.
Quarante ans et encore l’aventure devant soi
Qu’on l’adule ou qu’on la questionne, une chose est certaine : The Legend of Zelda n’est pas une franchise figée dans le passé. Elle continue de grandir, de surprendre, et de réinventer ce que l’aventure signifie dans le jeu vidéo.
De la cartouche dorée de 1986 aux mondes ouverts dignes des plus grandes épopées modernes, Zelda est une saga vivante, capable de regarder vers l’avenir tout en honorant ses racines.
Si Link s’est aventuré dans tant de contrées, c’est parce que ses développeurs n’ont jamais cessé d’avancer, eux aussi. Et si, au tournant des prochaines décennies, d’autres révolutions l’attendent, nul doute que cette légende continuera à nous inviter à explorer l'inconnu, encore et encore, à commencer par les salles obscures, avec un film attendu au cinéma en mars 2027.