La CIA a organisé une rencontre secrète avec les géants américains de la tech, sur la question du risque taïwanais. Une rencontre qui s'inscrit dans le cadre d'une prise de conscience progressive de l'urgence de la situation, au regard de l'importance de l'île dans les semi-conducteurs.

Aujourd'hui, c'est une évidence pour beaucoup que Taïwan est d'une importance vitale pour les États-Unis, à cause de TSMC qui, malgré son soutien à la réindustristrialisation des USA, continue de produire sur l'île ses puces les plus avancées. Mais il y a encore quelques années, l'évidence n'était pas là, que ce soit dans l'opinion publique, ni même chez tous les acteurs américains de la tech.
Un meeting Apple/NVIDIA/CIA encore loin d'être concluant
Il y a de nombreux aller-retours ces dernières années entre les autorités américaines et ses services secrets d'un côté, et les géants américains de la tech. Mais pendant un certain temps, ce duo était composé d'un côté d'acteurs inquiets, et de l'autre d'entreprises encore assez indolentes.
En atteste cette réunion que la CIA a tenu, selon le New-York Times, en juillet 2023, avec Tim Cook (Apple), Jensen Huang (NVIDIA), Lisa Su (AMD) ainsi que le PDG de Qualcomm, Cristiano Amon, qui était lui présent en vidéo conférence. Le patron de la CIA William Burns et la directrice du renseignement national Avril Haines ont à cette occasion expliqué à leur public que l'augmentation rapide des dépenses militaires chinoises pouvait signifier une invasion de Taïwan par la Chine d'ici 2027.

Une attaque contre Taïwan, et la production américain subirait un effondrement de 11%
Un scénario particulièrement sérieux, qui pourtant n'a pas eu à ce moment l'air de trop effrayer les grands pontes qui avaient été convoqués. Le boss d'Apple, Tim Cook, a ainsi pu avouer plus tard à des responsables qu'il avait dormi « d'un œil ouvert » durant cette réunion. Et pourtant, une attaque chinoise à Taïwan ferait extrêmement mal.
Selon un rapport confidentiel commandé en 2022 par la Semiconductor Industry Association, le groupe de lobbying représentant l'industrie des semi-conducteurs aux USA, une telle attaque ferait s'effondrer l'économie américaine. Selon les schémas établis alors, cette action ferait s'effondrer la production américaine de 11%, soit la récession la plus grave depuis la Grande Dépression de 1929. Pour la Chine, ce serait encore pire, avec cette fois un recul de la production de 16% dans l'empire du Milieu.
La secousse russe qui a changé les esprits
Le genre de chiffres qui ont longtemps fait dire au secteur américain de la tech qu'il n'y avait pas tant de dangers que cela d'être dépendant de Taïwan, malgré les menaces chinoises. Comment Pékin pourrait-il prendre une décision qui lui ferait sûrement encore plus mal économiquement qu'à son rival américain ? Sauf que depuis, il y a eu le choc du 24 février 2022.
Ce jour-là, Vladimir Poutine annonçait l'invasion de l'Ukraine, une attaque qui a permis à l'administration américaine de mieux se faire entendre de ses grands patrons. Elle a en effet utilisé cet exemple pour montrer que les dirigeants politiques pouvaient prendre des décisions qui semblent en apparence aller contre leurs intérêts économiques. « Si vous aviez des doutes quant à la capacité des autocrates à se lancer dans des aventures, vous devriez peut-être reconsidérer votre opinion » avait alors résumé Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale de Joe Biden.
Les premiers résultats avec la méthode dure de Donald Trump ?
Reste qu'après ce coup de semonce, les grandes entreprises de la tech ne se sont tout de même pas pressées pour réorienter la production de leurs puces sur des territoires plus sûrs (comme par exemple… les États-Unis). Les larges subventions financières mises en place sous Joe Biden, avec notamment le CHIPS act, n'ont pas eu les effets escomptés. Derrière lui, Donald Trump a alors décidé d'y aller plus franchement, et plus brutalement, avec en main son arme des droits de douane. Et une focale cette fois plus grande mise sur TSMC, plutôt que sur les entreprises américaines.
Le secrétaire au commerce Howard Lutnick a ainsi plusieurs fois mis sous pression TSMC. En 2024 déjà, il avait laissé le choix au fondeur taïwanais entre reprendre une partie d'Intel, alors en difficulté, ou bien construire plus d'usines aux États-Unis. Le géant a préféré cette seconde option, et a rapidement communiqué sur un programme d'investissements de 100 milliards de dollars. Une sorte de hors-d'oeuvre, qui a poussé Washington à demander beaucoup plus, à TSMC et à Taïwan, et qui a abouti au dernier deal récent avec l'île, à travers lequelle cette dernière promet d'investir des centaines de milliards de dollars dans l'écosystème des semi-conducteurs aux États-Unis.
Du temps a passé depuis cette réunion entre la CIA, NVIDIA et Apple. Tout le monde aux États-Unis a finalement commencé à prendre au sérieux le problème. Mais l'économie américaine est encore très loin d'être protégée d'éventuels impacts négatifs en cas d'invasion de Taïwan. Et elle ne devrait toujours pas l'être dans les prochaines années.
Source : New York Times