Brave se présente comme un navigateur privé, mais depuis quelque temps, la société vend aussi l’accès à son index de recherche aux assistants d’IA. En plus d’un flou juridique pour cette activité, on peut alors se demander ce que valent ses garanties en matière de confidentialité au travers d'un chatbot tiers.

Brave vend son index aux IA, entre un flou juridique et une confidentialité à prouver
Brave vend son index aux IA, entre un flou juridique et une confidentialité à prouver

Un peu plus tôt ce mois-ci, Brave a annoncé que les échanges avec l’un des modèles de son assistant Leo sont chiffrés sur l’appareil, puis traités dans une enclave matérielle. Mais, cette garantie ne couvre que Leo, même si l’index de Brave alimente aussi d’autres assistants. D’ailleurs ce nouveau modèle économique auprès des développeurs d’IA n’est pas tout à fait clair et News Corp le conteste en justice pour violation de propriété intellectuelle.

Leo : ce que l’assistant sait faire, et avec quels modèles

Sur le navigateur Brave, l’assistant Leo s’ouvre depuis la barre latérale, la barre d’adresse (suggestion « Ask Leo ») ou en pleine page à l’adresse brave://leo-ai, après un consentement explicite à la première utilisation. La version gratuite ne demande pas de compte. L’abonnement Premium coûte 14,99 dollars par mois, pour des limites d’usage plus hautes.

L’assistant peut résumer et interroger une page, une vidéo, un PDF ou un document Google. Il travaille sur plusieurs onglets à la fois, rédige, traduit et analyse du texte. À l’instar de Firefox, il accepte aussi des modèles personnels, locaux ou distants, et s’appuie sur Brave Search pour les informations récentes. L’historique, lui, reste sur l’appareil.

Comme Proton avec Lumo, Brave héberge lui-même les modèles proposés. D’après une liste datant de mars dernier pour Android, on y retrouve des modèles ouverts en version gratuite (Llama, Qwen, GPT OSS), auxquels le Premium ajoute Claude, DeepSeek ou Mistral Large. Leo sert aussi de base à « AI browsing », une navigation agentique annoncée en décembre dernier et disponible en test dans tous les canaux depuis le mois de mai. Elle tourne dans un profil isolé, avec un second modèle chargé de vérifier les actions de l’agent. Mais Brave reconnaît que ces garde-fous n’éliminent pas l’injection de prompt.

Confidentialité : une promesse vérifiable, mais par qui ?

Jusqu’ici, la confidentialité de Leo reposait sur des engagements de l’éditeur, à savoir, pas de conservation des conversations après la réponse, pas d’entraînement des modèles sur les échanges, ni adresse IP ni transcription retenues.

Et depuis quelques semaines, une nouvelle protection a fait son apparition, pour un seul modèle à ce stade, GLM 5.3 Flash, dont les poids sont publics. Le navigateur chiffre chaque requête avec Oblivious HTTP, un protocole qui sépare l’identité de l’utilisateur du contenu de sa demande, et une passerelle open source de Brave relaie le message en masquant l’adresse IP. La requête n’est déchiffrée que dans une enclave matérielle (TEE), une zone isolée du processeur et des cartes graphiques NVIDIA, exploitée par NEAR AI. Selon Brave, ni l’éditeur ni son partenaire ne peuvent en lire le contenu. Le modèle peut aussi interroger Brave Search depuis l’enclave, avec la rétention zéro.

La fonction est disponible dans les versions Release, Beta et Nightly, en sélectionnant GLM 5.3 Flash dans Leo. Brave la présente comme une bêta et indique vouloir y ajouter d’autres fonctions de son chatbot.

Reste qu’aujourd’hui, c’est la passerelle de Brave qui vérifie l’attestation, c’est-à-dire la preuve signée par le matériel de ce qui tourne dans l’enclave, et non le navigateur. Idéalement, ce contrôle devrait passer côté navigateur, mais aucune date n’a été annoncée. Brave liste lui-même les acteurs auxquels cette chaîne demande de faire confiance, dont Intel, NVIDIA, Sigstore et GitHub. Enfin, l’étiquette « de bout en bout » a été contestée sur le forum de Privacy Guides. Plusieurs participants jugent qu’il s’agit plutôt d’une isolation des données dans une enclave.

Brave prévoit de publier un journal des clés de chiffrement et d’étendre le mode chiffré à d’autres modèles ouverts de Leo. Mais tant que ce contrôle reste côté Brave, l’utilisateur doit donc faire confiance à l’entreprise pour vérifier sa propre promesse… Peut-on alors parler de garantie ?

Ask Brave : le même index, côté grand public

Entre le chatbot Leo et l’API, il y a Ask Brave, lancé en septembre 2025. Cette interface fusionne recherche et chat. Elle est gratuite et accessible depuis n’importe quel navigateur sur Brave Search. Ses réponses s’appuient sur des sources web, avec un mode Deep Research qui lance des dizaines de requêtes. Brave indique que les conversations sont chiffrées, expirent après 24 heures d’inactivité et que les adresses IP ne sont pas conservées.

Ask Brave sert aussi de vitrine à la technologie vendue aux développeurs. Selon l'entreprise, les réponses fournies seraient plus pertinentes que celles de Grok, Google AI Mode, ChatGPT et Perplexity sur 1 500 requêtes réelles, avec un score Elo de 1 169 contre 1 157 pour Grok (ce score classe les systèmes à partir de comparaisons deux à deux). Brave estime alors que la qualité du contexte fourni au modèle compte plus que la taille du modèle.

Bon évidemment, là encore, l’évaluation a été faite en interne, et ces résultats sont à prendre avec des pincettes. Les juges sont des modèles de langage (Claude Opus et Sonnet 4.5), les réponses des concurrents ont été collectées par scraping et les requêtes ne sont pas publiées. Il n’est donc pas possible de les reproduire.

Brave Search : un index vendu aux développeurs d’IA

Brave construit son propre index de pages web et le vend via une API lancée en 2023. Microsoft a fermé l’API publique de Bing en août 2025, et Google a poursuivi SerpApi, un revendeur de résultats obtenus par scraping. Brave affirme être l’un des trois index à grande échelle en Occident et le seul accessible par une API commerciale indépendante. Il revendique 40 milliards de pages, dont plus de 100 millions ajoutées ou actualisées chaque jour, grâce à ses robots et au Web Discovery Project. Pour mémoire, ce dernier permet aux utilisateurs du navigateur de contribuer anonymement à l’index.

Avec AI Grounding Brave a développé un système pour éviter les hallucinations en reliant les réponses d’un modèle à des sources web, puis en ajoutant LLM Context en février dernier. Ce point d’accès renvoie des extraits de pages découpés et classés plutôt que des liens, avec une latence annoncée sous 500 millisecondes pour 90 % des appels. L’API s’accompagne d’une attestation SoC 2 de type II, un argument non négligeable pour les entreprises. Notons également Goggles qui permet à l’utilisateur de favoriser ou de rétrograder des domaines dans les résultats.

©Brave

Brave cite parmi ses clients Mistral AI, Kagi, Cohere ou Shopify, et affirme alimenter la plupart des dix premiers LLM sans toutefois les nommer. Claude, Anthropic a ajouté Brave Search à sa liste de sous-traitants en mars 2025, et certains ont relevé des résultats identiques à ceux de Brave ainsi qu’un paramètre BraveSearchParams dans l’outil de recherche. Anthropic n’a cependant pas officiellement communiqué sur le sujet. De son côté, Mistral met en avant son statut d’acteur français, mais, au-delà de ses investisseurs étrangers, ses résultats web passeraient donc, d’après les informations disponibles, par l’index d’une société basée à San Francisco.

Quand Brave alimente un autre assistant, que devient la requête ?

Dans Leo, l’utilisateur a choisi Brave et connaît ses engagements. Dans un autre assistant, il ne choisit rien. Dans Mistral par exemple, la requête part de l’assistant vers l’API de Brave, sans que l'utilisateur sache que Brave est dans la boucle.

Selon la politique de confidentialité, des API en question, Brave conserve les requêtes au maximum 90 jours pour la facturation et le dépannage, et dit ne collecter aucun identifiant qui relie une requête à une personne ou à un appareil. Il ne voit que le compte du client qui appelle l’API. La rétention zéro, qui garantit qu’aucune requête n’est conservée, est réservée aux clients d’une formule Enterprise sur mesure.

Le niveau de protection d’une recherche passée par un assistant dépend donc de la formule que son éditeur a négociée avec Brave. Aucune source consultée ne précise si Mistral ou Anthropic ont souscrit la rétention zéro. Rien ne montre que Brave fasse un mauvais usage de ces requêtes, mais quoi qu’il en soit, l’utilisateur, lui, ne peut pas savoir ce qui s’applique réellement.

©Brave

Un point reste flou. Dans son billet sur la rétention zéro, Brave affirme que, quelle que soit la formule, les données de l’API ne servent qu’aux usages prévus par son accord de traitement des données (DPA), c’est-à-dire le contrat qui encadre ce qu’il peut faire des données de ses clients. Or son avis de confidentialité en exclut les requêtes, au motif que Brave ne sait ni qui les a formulées, ni si elles concernent une personne identifiable. Les deux textes ne s’opposent pas forcément, puisque l’un parle des données de l’API en général et l’autre des requêtes. Mais pour ces dernières, la seule règle écrite semble être l’avis de confidentialité, qui prévoit une conservation de 90 jours au maximum pour la facturation et le dépannage. Reste donc à savoir si les engagements de Brave protègent aussi ceux qui utilisent son moteur, sans forcément le savoir, à travers un autre assistant.

Le modèle économique de Brave dépend-il d’une décision de justice ?

Comment Brave gagne-t-elle de l’argent ? Selon StockAnalysis, l’entreprise vit de trois sources : la publicité, qu’elle présente comme respectueuse de la vie privée, les abonnements premium et l’accès à son index. Brave aurait dépassé 100 millions de dollars de revenus annualisés au premier trimestre 2025. Mais impossible de savoir la part de l’API. Celle-ci est facturée 5 dollars les 1 000 requêtes.

Or ce que Brave vend, ce sont des extraits de pages qui appartiennent à des éditeurs. Son API n’accorde aucun droit sur les contenus tiers. C’est au client de vérifier que son accès respecte le droit d’auteur, et le stockage des résultats exige une formule qui l’autorise explicitement. Le risque est en partie reporté sur les clients. Mais pour Brave, il s’agit d’une mesure défensive face à News Corp.

©Gemini

Brave a pris les devants en assignant News Corp en mars 2025, après une mise en demeure, pour faire reconnaître que son activité ne constitue pas une contrefaçon. Puis l’entreprise a révisé sa plainte en mai 2026. Le 21 juillet, News Corp a répliqué par une contre-plainte à Oakland. Elle accuse Brave de « scraping » et de revente d’articles du Wall Street Journal et du New York Post à des sociétés d’IA, et réclame une injonction ainsi que des dommages et intérêts, jusqu’à 150 000 dollars par infraction.

Brave soutient que l’indexation et la diffusion d’extraits et de « résumés de haut niveau » relèvent du fair use, l’usage équitable en droit américain. News Corp juge ces pratiques « bien loin » de ses limites. Aucune décision sur le fond n’a été rendue, et la question n'a pas été tranchée ailleurs. On se souvient par exemple de la plainte de Dow Jones, filiale de News Corp, contre Perplexity, qui vise la récupération de contenus pour alimenter des réponses d’IA. Celle-ci suit son cours après le rejet, en août 2025, de la demande de Perplexity de la faire écarter.

L’issue de ces procédures dira si la vente d’extraits de pages aux IA relève ou non du fair use, et donc si le revenu que Brave en tire repose sur des bases solides.