Trois milliards d'euros, 400 mégawatts et un partenaire venu de Nouvelle-Zélande : l'opérateur veut décupler la capacité de ses centres de données français, au nom de la souveraineté européenne.

Datacenter d'Orange à Chartres (28) © A26 Architectures
Datacenter d'Orange à Chartres (28) © A26 Architectures

Depuis le sommet de Paris sur l'intelligence artificielle, la France s'est découvert une passion pour les centres de données, au point d'en faire un argument industriel autant que diplomatique. Orange arrive avec un projet à sa mesure, dévoilé dans un communiqué commun publié le 27 juillet : une coentreprise dédiée à ses data centers français, montée avec la société d'investissement Morrison. La cible affichée est une capacité de 400 mégawatts, soit près de dix fois ce que l'opérateur exploite aujourd'hui.

Cinq data centers, quatre campus, et rien de signé pour l'instant

Les deux partenaires ont paraphé un accord d'exclusivité, ce qui reste une étape préalable et non un contrat. La signature de la documentation est espérée d'ici la fin 2026, sous réserve de la consultation des instances représentatives du personnel et de l'obtention des autorisations réglementaires, pour une réalisation attendue au premier trimestre 2027. Tout ce qui suit s'écrit donc au conditionnel, y compris les montants.

Dans le montage envisagé, Orange apporterait cinq data centers répartis sur quatre campus, à Chevilly-Larue, Aubervilliers, Chartres et Val-de-Reuil, avec son expertise opérationnelle et sa force commerciale. Morrison apporterait des capitaux et son expérience d'investisseur en infrastructures. La coentreprise serait co-contrôlée par les deux actionnaires, adossée à un programme d'investissement de trois milliards d'euros combinant les actifs existants de l'opérateur, les fonds propres du partenaire et de la dette. Comptablement, Orange ne consoliderait que sa quote-part de résultat plutôt que l'intégralité de l'activité, ce qui allège son bilan tout en gardant la main sur l'outil.

Morrison, le partenaire financier de l'opération, est un gestionnaire d'actifs d'infrastructures établi en 1988 en Nouvelle-Zélande, qui revendique plus de 30 milliards de dollars sous gestion au 31 mars 2026. La souveraineté numérique européenne se financera donc en partie avec des capitaux venus de l'autre bout du monde (ce qui n'invalide rien du projet, mais méritait d'être posé). Orange Business deviendrait de son côté le distributeur exclusif des offres d'hébergement et de colocation, auprès des grandes entreprises comme des PME et du secteur public. L'opérateur conserverait par ailleurs le contrôle opérationnel des espaces dédiés à ses propres services.

Quatre cents mégawatts dans un réseau électrique déjà saturé

Le chiffre de 400 mégawatts prend tout son sens quand on le replace dans le paysage électrique français. Selon RTE, la France compte environ 300 centres de données, dont huit seulement sont raccordés au réseau à haute et très haute tension, pour une puissance cumulée de 800 mégawatts. Autrement dit, la cible d'Orange à elle seule représenterait la moitié de ce que pèsent aujourd'hui les plus gros sites du pays réunis. Leur consommation avoisine 10 térawattheures par an, environ 2 % de l'électricité consommée en France.

Le problème n'est pas de trouver l'électricité, c'est d'y accéder. RTE avait réservé près de 18 gigawatts de capacité pour environ 80 projets en mai 2026, contre 5 gigawatts pour une quarantaine de dossiers fin 2024. Un raccordement au très haute tension ne s'achète pas comme un abonnement : il faut poser des câbles souterrains et souvent agrandir ou créer un poste électrique, ce qui se compte en années. RTE chiffre à 2 000 tonnes de câbles le raccordement d'un site situé à dix kilomètres du réseau à 400 000 volts. Les candidats font la queue, et la file s'allonge plus vite que le guichet n'avance. La concentration géographique n'arrange rien : l'Île-de-France absorbe à elle seule l'essentiel de la capacité installée et de la consommation du secteur. Or trois des quatre campus concernés se trouvent dans cette zone ou à sa périphérie.

Orange arrive par ailleurs sur un terrain que l'État a méthodiquement préparé, avec un guide d'implantation et des dizaines de sites présélectionnés pour accueillir des centres de données. L'argument de l'électricité décarbonée, mis en avant dans le communiqué a son importance : c'est précisément ce qui attire les opérateurs étrangers sur le territoire, et donc ce qui encombre le réseau.

Le troisième essai d'Orange sur le terrain de la souveraineté

L'opérateur n'en est pas à sa première tentative dans ce domaine, et les précédents invitent à la prudence. En 2012 naissait Cloudwatt, coentreprise avec Thales adossée à la Caisse des dépôts, volet d'un plan baptisé Andromède censé offrir une alternative française aux géants américains. Trois ans plus tard, l'aventure se soldait par une absorption pure et simple dans Orange Business Services, la structure juridique disparaissant début 2016. Plus récemment, Bleu, montée avec Capgemini pour distribuer les services Microsoft en France, a franchi le premier jalon de la qualification SecNumCloud en avril 2025 et attend toujours le visa complet de l'ANSSI.

Cloudwatt et Bleu portaient toutefois sur des services, avec la couche logicielle et les questions juridiques qui vont avec, quand le projet actuel porte sur des murs, des baies et des mégawatts. L'opérateur exerce ce métier depuis longtemps et avait déjà entrepris de concentrer son parc historique sur trois sites de nouvelle génération, dont celui de Val-de-Reuil. Héberger des données sur le sol français règle la question du bâtiment, pas celle de savoir qui opère les logiciels qui tournent dedans, ni sous quel droit. La commande publique a tranché de son côté : les achats de cloud de l'État se sont massivement réorientés vers des fournisseurs nationaux, ce qui donne au projet un débouché commercial identifié.