Religion, racisme et ultra-violence : l'histoire des jeux vidéo polémiques, partie 1

27 avril 2016 à 12h10
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Alors que le remake du controversé Carmageddon sort le 3 juin 2016 sur PS4 et Xbox One, il semble intéressant de se pencher sur ces jeux à l'origine d'une polémique - à tort ou à raison - survenue au cours des trois dernières décennies. Un dossier en deux parties, dont voici la première.

Comme tout média de masse et de divertissement, le jeu vidéo a souvent été, par le passé, la cible d'attaques de la part d'associations ou de politiciens en mal de notoriété. Appel au meurtre ou au viol, pédophilie, harcèlement, discrimination ou encore idéologie extrême flirtant avec l'illégalité : le catalogue de reproches s'avère être très large. Cependant, il ne faudrait pas oublier aussi que la polémique devient parfois un argument commercial et que, dans quelques cas, le jeu lui-même franchit délibérément la ligne rouge. Bienvenue dans le monde violent, parfois ridicule et même répugnant de la polémique vidéoludique.

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Sorti en 1997 sur PC, Carmageddon proposait au joueur de piloter un bolide et d'écraser les piétons pour gagner des points et du temps supplémentaire afin de pouvoir terminer le circuit. Le remake sur consoles Carmageddon Max Damage reprend ce principe.


Les premières polémiques

Sorti en 1976 par le studio Exidy, Death Race peut être considéré comme le tout premier jeu vidéo source de polémique. Cette borne d'arcade offre la possibilité à un ou deux joueurs d'écraser des créatures humanoïdes - qui se transforment en pierre tombale en cas de succès - dans le but de marquer un maximum de points. Inspiré par le long-métrage La Course à la mort de l'an 2000 (avec David Carradine et Sylvester Stallone) sorti l'année précédente, le jeu inquiète les médias américains au point que l'émission 60 minutes lui consacre un sujet axé sur le dangereux impact psychologique qu'il pourrait avoir sur les joueurs. Dans la foulée, il est même taxé de « jeu malade et morbide » par l'association National Safety Council, dont le rôle, à la base, est de prévenir... les blessures et les accidents mortels involontaires. Finalement, la polémique n'aboutit qu'à une seule chose, comme en témoignent les dires du président d'Exidy Pete Kauffman qui se frotte les mains : « Il semble que plus il y a de controverse et plus nos ventes augmentent ».

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En France, il faut attendre l'affaire des crises d'épilepsie pour que le jeu vidéo fasse vraiment parler de lui en termes négatifs. A l'origine, la polémique vient de l'article Nintendo Killed My Son publié dans le quotidien anglais The Sun durant l'hiver 1992. Une mère de famille y raconte que son fils a succombé à une crise d'épilepsie après avoir joué à un jeu de la série Super Mario. Repris en mars 1993 par le mensuel Science et Vie Micro, l'affaire aboutit finalement à un arrêté officiel des pouvoirs publics le 2 novembre 1994, ordonnant l'apposition de mises en garde sur l'emballage et la notice d'emploi des jeux vidéo.

La discrimination comme option

Six ans après Death Race, éclate une nouvelle polémique aux USA mais cette fois d'une toute autre nature. En effet, profitant de la popularité de la console Atari 2600, Mystique, succursale de la compagnie de production de films pornographiques Caballero, lance dès 1982 une série de jeux pour adultes. Parmi ceux-ci figure Custer's Revenge qui propulse le joueur dans la peau du général Custer, personnage controversé de la guerre contre les Cheyennes au 19e siècle et décédé durant la bataille de Little Big Horn. Ici, Custer est censé prendre sa revanche en parvenant à violer une indienne attachée à un cactus, après avoir évité des flèches. Les associations féministes et défenseurs des droits des Amérindiens montent alors au créneau et intentent un procès au studio.

Les dirigeants d'Atari, qui apprécient peu la mauvaise image donnée à leur console, font de même peu de temps après. Résultat : la cartouche est retirée de la vente, mais non sans s'être écoulée auparavant à près de 80 000 exemplaires, soit le double d'un jeu Mystique « normal ». En matière de discrimination, de racisme, voire d'infamie, trois autres titres font aussi couler un peu d'encre. D'abord, il y a l'immonde KZ Manager pour Commodore 64, distribué sous le manteau en Autriche et en Allemagne courant 1990. Celui-ci propose de gérer un camp de concentration dans lequel Juifs, Turcs et Tsiganes sont assimilés à des ressources.

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La décennie suivante, c'est au tour d'Ethnic Cleaning (2002) et ZOG's Nightmare (2003) de décrocher la palme de l'abjection. Édités par Resistance Records, label néonazi fondé aux USA et prônant la suprématie blanche, ces deux FPS sur PC, développés par des amateurs, n'entendent rien d'autre que de promouvoir la ségrégation raciale par le meurtre. L'objectif de ces deux titres, heureusement diffusés de manière confidentielle, est de tuer les personnages noirs, latinos ou juifs.

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Un remake en flash de Custer's Revenge a été créé en 2008 par Mysticca Games, groupement d'étudiants en design originaires du Brésil. Aucune polémique à la clé.

Aux antipodes de ces monstruosités se trouve le cas Resident Evil 5. Accusé - avant même sa sortie - de racisme à tendance colonialiste à cause de son héros blanc tuant des Africains, le jeu de Capcom se retrouve dans la tourmente dès 2007. Au point d'ailleurs d'obliger les développeurs à ajouter en plein développement quelques zombies à la peau claire et surtout Sheva Alomar, un second personnage cette fois d'origine africaine qui accompagne le héros.

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Les esprits chagrins ont été jusqu'à considérer le parasite qui prend possession des ennemis dans Resident Evil 5, comme une métaphore du virus du Sida...

La religion comme repoussoir

En matière de discrimination religieuse teintée d'effarement et de violence, Operation Pedopriest, Muslim Massacre et Left Behind : Eternal Forces se partagent sans problème le haut du panier. Le premier est un jeu gratuit réalisé en flash par Molleindustria, un collectif d'artistes et de programmeurs italiens spécialisé dans les jeux à fort message politique ou social (comme le jeu de gestion McDonald's Videogame qui parodie la célèbre enseigne américaine à travers une course effrénée aux bénéfices).

Créé en 2007, Operation Pedopriest s'inspire du documentaire de la BBC Sex Crimes and Vatican et entend dénoncer le silence du Vatican quant aux affaires de pédophilie frappant l'Église catholique (il fait d'ailleurs tristement écho à l'actualité la plus récente). Ainsi, il propulse le joueur dans le rôle d'un prêtre devant couvrir les actes pédophiles de ses collègues tout en intimidant leurs victimes. Devant la vague d'indignation, le jeu est retiré momentanément de la circulation à la suite de la demande du gouvernement italien.

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Dans Operation Pedopriest, en cliquant sur les prêtres en noir, ceux-ci agressent les enfants. En cliquant sur les cardinaux en rouge, ceux-ci intimident les bambins et leur font oublier l'agression.

De son côté, Muslim Massacre, sorti sur PC en janvier 2008, est un jeu d'action à la Ikari Warriors, développé par un amateur australien, dont le but est de tuer tous les personnages musulmans apparaissant à l'écran. Ayant suscité un tollé, notamment auprès des associations musulmanes dénonçant un appel au meurtre, Muslim Massacre est finalement retiré par son créateur qui fait des excuses.

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Après avoir supprimé des vagues successives d'ennemis dans Muslim Massacre, il faut affronter le boss de fin qui est une représentation d'Oussama Ben Laden.

De son côté, Left Behind : Eternal Forces est un jeu de stratégie en temps réel basé sur la série de romans éponymes. Ici, le but du joueur, en solo ou en multi, est de diriger un groupe de chrétiens radicaux et d'évangéliser de force les ennemis, quitte à les tuer si cela ne fonctionne pas (!).

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Il est conseillé de manger l'hostie dans Left Behind : Eternal Forces, sinon c'est un pruneau entre les deux yeux.

A sa sortie sur PC en 2006, le jeu réussit à mettre en colère tout le monde, y compris les plus extrémistes qui appellent - en vain - au boycott : le jeu fait 2 millions de dollars de recettes et connaît même trois suites ! Parmi les opposants, on trouve l'avocat américain Jack Thompson, en croisade contre les jeux vidéo depuis de nombreuses années...

Les bêtes noires incontournables

Au fil des années, deux bêtes noires du jeu vidéo se distinguent particulièrement : l'avocat Jack Thompson pour les USA et l'association Familles de France pour l'Hexagone. Les jeux vidéo violents, qualifiés de « simulateurs de meurtres » par Thompson, font l'objet de campagnes successives de dénigrement de la part de ces activistes. Pourtant, l'ESRB (Entertainment Software Rating Board) régule déjà le milieu aux Etats-Unis. Cette commission de classification des jeux a vu le jour le 29 juillet 1994 suite aux polémiques touchant à Night Trap, avec ses 90 minutes de Full Motion Video, dont certains passages trop suggestifs, et à Mortal Kombat avec ses fatalités ultra gore.

En réalité, les détracteurs du jeu vidéo s'avèrent très virulents depuis l'apparition des cinquième et sixième générations de consoles (PlayStation, Saturn, Nintendo 64 puis PlayStation 2 et Xbox) autorisant des graphismes en 3D de plus en plus réalistes. Et ils n'hésitent jamais à établir un lien entre les jeux vidéo et les fusillades se produisant en Amérique.

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Un détournement de Jack Thompson en « Ace Attorney » Phoenix Wright, face à Shigeru Miyamoto et Hideo Kojima, signé de l'artiste DaveDave24.

« Il est établi par les psychiatres et les psychologues que les jeux vidéo ultra violents ou dégradants ont des effets néfastes sur les enfants : les assassins de Littleton étaient des fanatiques de Doom et Quake. » Ce communiqué de Familles de France, diffusé peu après le massacre survenu le 20 avril 1999 dans l'école Columbine, près de la ville américaine de Littleton, ne fait ainsi que confirmer l'acharnement de l'association quant à sa cible favorite de l'époque. Il faut dire que le jeu vidéo - entre autres - est évoqué comme raison possible de la tuerie commise par les deux étudiants, fans de Wolfenstein 3D et créateurs de niveaux pour Doom. D'ailleurs, les parents de certaines victimes lancent - sans succès - des poursuites judiciaires à l'encontre de plusieurs éditeurs de jeux vidéo.

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Dans le 1er Carmageddon, le pilote féminin Val Hella, avec sa casquette d'officier nazi et sa croix de fer allemande, est une inspiration officielle du personnage campé par Charlotte Rampling dans le long-métrage controversé Portier de Nuit (1974).

Un an avant cette affaire, Familles de France fait déjà beaucoup parler d'elle en demandant à certains éditeurs de retirer de la vente plusieurs jeux considérés comme cruels et dégradants. Il s'agit de Carmageddon II, Unreal, Sanitarium, Resident Evil 2 et GTA. « Le message de destruction et de délinquance que véhicule GTA peut conduire des adolescents, voire des enfants, à des comportements asociaux. » précise même un des communiqués de l'association.

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Dans Sanitarium, le joueur se retrouve dans un asile de fous et doit retrouver sa mémoire en explorant les lieux et en assistant à un tas d'horreurs.

Cette polémique aboutit néanmoins à peu de conséquences excepté toutefois pour Sanitarium qui est retiré de la vente seulement une semaine après sa sortie. Et alors que le premier Carmageddon avait été interdit à la vente dans plusieurs pays et censuré en Allemagne (tout comme sur Nintendo 64 où les piétons sont remplacés par des zombies au sang vert), sa suite est épargnée. Mais ce n'est pas le cas de Silent Hill dont les développeurs, avant de pouvoir sortir leur jeu en Europe, doivent modifier par trois fois l'aspect des enfants monstrueux qui déambulent dans l'école. Malgré cela, Familles de France n'hésite pas à demander - en vain - à Konami de classer le jeu X.

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A la différence de la version européenne, la version américaine de Silent Hill est non censurée et présente les enfants zombies tels qu'ils étaient à l'origine.

De son côté, Jack Thompson s'en prend régulièrement à Rockstar Games en dénonçant - sans y avoir joué - le harcèlement scolaire prôné par Bully, mais surtout l'incitation au meurtre du sulfureux Manhunt. Il est à noter qu'à force d'excès, l'avocat finit par être radié du barreau en 2008 suite à une liste de 27 fautes déontologiques, dont harcèlement de la partie adverse ou encore communication de fausses informations.

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Six ans après la tuerie de Colombine, un étudiant crée sur PC Super Columbine Massacre RPG. En proposant de revivre les dernières heures des tueurs, ce jeu gratuit divise la société américaine. Certains lui reprochent de banaliser les actes des assassins, quand d'autres louent son message social (son créateur ayant été victime de harcèlement et de brutalité à l'université).

L'ultra-violence comme principe

Lancé en 2003, Manhunt devient la cible de toutes les critiques à cause de son sujet et du voyeurisme morbide qu'il implique. Même une partie de l'équipe de développement de Rockstar est mal à l'aise. En effet, le joueur y incarne le prisonnier d'un snuff movie qui doit exécuter avec style ses adversaires pour survivre.

L'affaire Stefan Pakeerah, jeune garçon de 14 ans assassiné par son ami au marteau et au couteau, accentue la polémique car le père du garçon précise qu'ils jouaient à Manhunt. Résultat : le jeu est interdit en Nouvelle-Zélande et traité comme un long-métrage au Canada - une première pour un jeu - afin d'y être classé « pour adulte ». Alors qu'en Allemagne, toutes les versions de Manhunt déjà sorties sont confisquées.

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Les séquences d'assassinat dans Manhunt sont retransmises par l'intermédiaire de caméras vidéo et accentuent encore ainsi le voyeurisme.

Cette violence brute et sans fard provoque également des polémiques autour d'une poignée d'autres titres, parmi lesquels les aventures horrifiques I Have no mouth and I must scream (1995) et Harvester (1996). Outre ses nombreuses scènes gore, le premier se voit amputer d'un de ses personnages principaux en France et en Allemagne car il s'agit d'un scientifique nazi. Tandis que le second, avec son atmosphère très dérangeante, ses acteurs digitalisés, et ses dialogues très crus, est censuré en Angleterre et banni en Allemagne.

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Toujours en 1996 mais cette fois au Japon, la borne d'arcade du jeu de tirs The House of the Dead est retirée par Sega au bout de deux semaines pour être remplacée par une nouvelle, censurée avec du sang vert. Les raisons : le sang qui gicle et les morceaux de chair très détaillés des zombies projetés à l'écran. L'année suivante, c'est au tour du jeu de tirs en vue isométrique Postal de créer la controverse, avec son héros nihiliste qui peut tuer tout le monde gratuitement. Mais ce n'est rien comparé à la violence extrême présente dans sa suite, Postal 2, qui sort en 2003 et demeure interdit dans de nombreux pays dont la France. Pas étonnant, dans la mesure où le joueur peut - en vue subjective - tuer n'importe qui et surtout, de la manière la plus horrible.

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L'acteur de la série TV Arnold et Willy, Gary Coleman, est - malgré lui - une des guest-stars de Postal 2 lors de cette séance de dédicaces qui tourne mal si le joueur lui urine dessus.


Rendez-vous mercredi prochain pour la seconde partie de ce dossier, qui a encore beaucoup de jeux à évoquer.
Modifié le 01/06/2018 à 15h36
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