Cent jours après son rapport « Over The Edge 2.0 », Mozilla n’a reçu aucune réponse satisfaisante de Microsoft, qui se contenterait du strict minimum légal en dehors de l’Union européenne. Kush Amlani détaille ce que la fondation attend des régulateurs, de l’épinglage d’Edge à la migration vers Windows 11, qui aurait déjà fait perdre à Firefox plus d’un million de navigateurs par défaut.

Nous rapportions en juillet que l’étude « Over The Edge 2.0 » commandée par Mozilla recensait, sur Windows 10 et 11, de nombreuses techniques de design trompeur pour détourner les utilisateurs d’un autre navigateur qu’Edge. Cent jours plus tard, la fondation constatait l’absence de changement de cap chez Microsoft et annonçait porter ses conclusions devant les régulateurs. Pour comprendre ce qu’elle en attend désormais, nous avons interrogé Kush Amlani, qui revient sur l’échec du dialogue avec Microsoft, le dossier Edge face au DMA et l’impact de la migration vers Windows 11.

Cela fait maintenant plus de trois mois que le rapport initial a été publié. Avez-vous reçu la moindre réponse de Microsoft, ou pas du tout ?
Kush Amlani : Tout dépend de ce que vous entendez par là. Nous avons eu une discussion avec Microsoft sur ces sujets, mais nous n'avons pas obtenu de réponse satisfaisante. En substance, le constat que nous en tirons, c'est que Microsoft se contentera du strict minimum imposé par la loi. Évidemment, dans l'Union européenne, la législation impose des standards plus stricts sur le respect du choix par défaut grâce au règlement sur les marchés numériques (DMA), et ils y ont donc visiblement apporté des modifications. En revanche, dans les autres juridictions, nous n'avons pas du tout eu l'impression que Microsoft ferait le moindre changement sans y être contraint. C'est essentiellement ce qui est ressorti de notre échange. Nous continuerons à soulever ces problèmes auprès d'eux, car ce ne sont pas des cas isolés. Nous allons continuer d'essayer de dialoguer, mais nous ne pensons malheureusement pas qu'ils aillent dans la direction souhaitée, et nous ne constatons pas les évolutions que nous aimerions voir.
Donc en clair, la pression publique ne fonctionne plus et seul le DMA semble avoir eu un impact sur le comportement de Microsoft. C'est bien ce que vous dites ?
K.A : Oui, c'est globalement vrai. Je pense qu'il existe des cas où la pression publique a un impact : nous l'avons vu avec Copilot, où il y a eu une réaction négative des utilisateurs et où Microsoft — vous avez d'ailleurs écrit là-dessus — a adopté une approche plus nuancée. La pression du public joue donc parfois un rôle. Mais dans ce cas précis, c'est une pratique que Microsoft applique depuis de très nombreuses années, et mon sentiment est qu'ils ne cesseront pas à moins d'y être réellement forcés.
Il y a 15 ou 20 ans, Opera avait obtenu la mise en place de l'écran de choix de navigateur ("ballot screen"). Récemment, la justice européenne a rejeté le recours d'Opera, qui souhaitait qu'Edge soit désigné comme contrôleur d'accès ("gatekeeper"). Mais Opera peut encore faire appel. Je me demandais s'il serait pertinent pour Mozilla de se joindre à Opera pour soutenir cet appel, par exemple via une plainte conjointe ? Est-ce quelque chose que vous envisagez ?
K.A : Nous avons participé aux échanges… Vous avez raison sur le fait qu'Opera conteste la décision de la Commission : Edge remplit les critères quantitatifs du DMA et devrait donc être désigné sous ce régime, mais la Commission européenne a estimé qu'il ne remplissait pas les critères qualitatifs, ce qui l'a de fait exclu du DMA. Pour nous, c'était une erreur.
Nous avons passé beaucoup de temps à expliquer à la Commission pourquoi Edge constituait un élément central de l'écosystème Microsoft. Même si Microsoft n'a pas rencontré un immense succès avec Edge en termes de parts de marché par rapport à d'autres navigateurs, il n'en reste pas moins un rouage essentiel de son écosystème et aurait donc dû être soumis au DMA. Nous avons critiqué cette décision, nous nous y sommes opposés et nous continuons de le faire.
Opera a fait appel et, comme vous l'avez mentionné, n'a pas obtenu gain de cause devant le Tribunal de l'Union européenne. J'ignore s'ils vont former un pourvoi. De notre point de vue, nous allons étudier la procédure et la suite des événements, mais au fond, même si Opera gagne, le dossier sera renvoyé devant la Commission européenne pour un nouvel examen, et elle pourrait reprendre la même décision en corrigeant simplement quelques vices juridiques.
Il y a selon moi une question plus large sur la façon dont la Commission perçoit l'écosystème Microsoft. C'est là-dessus que je me concentre davantage plutôt que sur ce seul recours en justice. Edge est un composant majeur de l'écosystème, et les navigateurs sont essentiels dans Windows, y compris en entreprise. C'est un sujet plus vaste, et la Commission doit réexaminer la situation d'Edge, peu importe l'appel. D'autant plus avec l'IA et la manière dont Copilot est intégré pour pousser les utilisateurs vers Edge : c'est un enjeu critique que le DMA pourrait et devrait encadrer, ce qui n'est pas le cas actuellement.
Et de votre côté, disposez-vous de chiffres sur ce que Firefox perd réellement à cause de ces méthodes de conception de Microsoft ? Ou est-ce très difficile à mesurer ? Avez-vous un ordre d'idée ?
K.A : C'est difficile à mesurer, mais cela ne signifie pas que nous n'avons aucun chiffre. Si nous avons commandé ce rapport, c'est précisément parce que nous recevions des signalements de plusieurs côtés : des utilisateurs, mais aussi en interne, avec des collaborateurs qui disaient : "Mon navigateur par défaut a basculé sur Edge, que se passe-t-il ?" Nous avons donc voulu comprendre méthodiquement ce qui se passait sur Windows et le vérifier dans différentes juridictions.
C'est pour cela que nous avons lancé cette étude. Maintenant, quantifier précisément le phénomène reste complexe. On observe parfois des variations ou des pertes d'utilisateurs, mais il est toujours délicat d'en attribuer formellement la cause. En revanche, nous savons une chose : le passage de Windows 10 à Windows 11, qui est documenté dans le rapport. Plus d'un milliard de personnes ont migré vers Windows 11 d'après les chiffres communiqués par Microsoft au début de l'année.
Nous estimons que plus d'un million d'utilisateurs de Firefox ont perdu leur configuration par défaut lors de cette transition de Windows 10 à Windows 11. C'est un chiffre colossal. Cela démontre clairement que le non-respect du choix par défaut lors de cette mise à niveau nous pénalise, nous ainsi que les autres navigateurs concurrents. Microsoft utilise ce levier pour reconquérir des utilisateurs sur Edge qui avaient pourtant choisi un autre logiciel, passant ainsi outre leur décision.
Vous mentionnez aussi qu'en Europe, Edge arrive toujours épinglé par défaut à la barre des tâches de Windows, et vous affirmez que cela contrevient aux principes d'épinglage définis par Microsoft en 2023. Edge n'est pas soumis au DMA, mais Windows l'est. En un sens, demandez-vous à la Commission d'appliquer les règles plus rigoureusement à Windows, notamment face à cet épinglage et à l'intégration de Copilot ?
K.A : C'est tout à fait ça. Le fait qu'Edge ne soit pas couvert par le DMA ne dispense pas Windows de l'être, et Windows est tenu de respecter le choix par défaut. C'est pour cette raison que Microsoft a procédé à certains changements. Le problème est qu'il subsiste plusieurs pratiques abusives : comme vous l'avez très bien souligné, Edge est pré-épinglé dans la barre des tâches, Copilot ouvre systématiquement les liens dans Edge... Ce sont des points qui, selon nous, doivent être corrigés. Le DMA doit donc être appliqué avec rigueur, même dans sa forme actuelle, directement à l'encontre de Windows.
Vous dites qu'il y a une série de fenêtres de consentement dans Windows et Edge pouvant renvoyer des données de navigation de navigateurs concurrents vers Microsoft. De quelles données s'agit-il exactement ?
K.A : Ce n'est pas parfaitement clair. Les chercheurs ont analysé la question et n'ont pas pu déterminer si ce mécanisme fonctionnait déjà en pratique ou non. De notre côté, nous ne sommes pas certains qu'il ait déjà été activé, cela mérite des investigations plus poussées. Mais les chercheurs ont repéré ces demandes de consentement qui permettraient en théorie à Microsoft et à Edge d'accéder aux données d'autres navigateurs, avec l'accord de l'utilisateur. Le problème est que ces fenêtres de consentement ne sont pas loyales : elles contiennent des "dark patterns", et c'est ce que pointent les chercheurs.
C'est une illustration supplémentaire de la façon dont Microsoft exploite la puissance de son écosystème et de Windows pour s'octroyer un avantage déloyal face aux navigateurs tiers. L'objectif sous-jacent est très probablement de simplifier l'adoption d'Edge. Imaginez : votre navigateur par défaut bascule sur Edge, vous vous dites : "Attends, ce n'est pas mon navigateur, mes favoris et mon historique ont disparu." Si vous cliquez sur oui à cette invite, votre historique et vos favoris réapparaissent instantanément. Vous pourriez même ne pas remarquer que vous n'êtes plus sur votre navigateur habituel mais sur Edge, puisque tout ce que vous vous attendez à trouver y est. C'est très probablement l'une des raisons derrière cela, d'après nos soupçons.
S'il n'y avait qu'un seul changement que Microsoft devrait opérer au cours de l'année à venir, quel serait-il ?
K.A : Il y a énormément de choses, mais le point le plus déterminant reste la sauvegarde Windows (Windows Backup) et le fait que la migration de Windows 10 vers Windows 11 ne respecte pas le navigateur par défaut défini par l'utilisateur. Tout le monde devra effectuer cette mise à niveau à un moment donné. Je sais que Microsoft a ralenti le déploiement récemment, mais chaque utilisateur finira par devoir y passer, et cela touche déjà plus d'un milliard de personnes. La mesure la plus urgente que Microsoft devrait prendre, c'est de respecter le choix par défaut lors de la transition de Windows 10 vers Windows 11. Ce n'est pas nouveau : en 2015 — avant mon arrivée chez Mozilla —, notre directrice générale avait envoyé une lettre ouverte à Satya Nadella en déclarant : "Lors du passage de Windows 7 à Windows 10, vous devez respecter le choix par défaut, la situation dérape complètement." Et Microsoft a recommencé exactement la même chose, en pire. C'est donc capital, et c'est tout simplement l'histoire qui se répète.
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