Amazon Web Services lance ce jeudi un cloud indépendant, dédié à l'Europe uniquement. L'infrastructure souveraine, basée en Allemagne, bénéficiera à terme de 7,8 milliards d'euros d'investissements.

AWS lance son cloud souverain européen . © Alexandre Boero / Clubic
AWS lance son cloud souverain européen . © Alexandre Boero / Clubic

C'est le grand jour pour Amazon. Le géant du cloud lance officiellement ce jeudi 15 janvier l'AWS European Sovereign Cloud, ou cloud souverain européen, une infrastructure pensée pour répondre aux exigences strictes de souveraineté numérique européennes. La première région ouvre ses portes en Allemagne, dans le Brandebourg, tandis qu'Amazon Web Services annonce déjà son expansion vers la Belgique, les Pays-Bas et le Portugal avec des « Local Zones » dédiées. La firme américaine a prévu un investissement massif de 7,8 milliards d'euros outre-Rhin, pour transformer le paysage du cloud computing européen.

L'autonomie totale, promesse phare du cloud européen d'Amazon

L'argument de vente est presque imparable. L'AWS European Sovereign Cloud peut fonctionner complètement isolé du reste du monde, même en cas de rupture totale de communication avec les autres continents. Il ne souffre d'aucune dépendance vis-à-vis d'infrastructures situées hors de l'Union européenne, et tout est géré par des employés sans lien avec l'extérieur de la zone. Une copie complète du code source est même accessible aux équipes locales en cas d'urgence absolue. C'est rare, chez un hyperscaler américain.

Comment est-ce possible ? L'infrastructure européenne est complètement séparée des autres centres de données AWS, physiquement et techniquement. Ce n'est pas qu'une promesse sur le papier, puisque tout fonctionne de manière indépendante, loin de la galaxie Amazon. Les données et métadonnées, les factures, les comptes utilisateurs, absolument tout reste sur le Vieux continent. Une façon de rassurer face aux lois américaines qui pourraient forcer l'accès aux données. Et une réponse directe aux craintes sur l'extraterritorialité du droit américain.

Évidemment, cette façon de procéder est destinée à rassurer les secteurs ultra-régulés, avec les gouvernements, la finance, la défense, la santé, les télécoms ou l'énergie. Les organisations qui hésitaient à basculer leurs données sensibles dans le cloud public par peur de perdre le contrôle vont pouvoir réfléchir. AWS leur promet le meilleur des deux mondes, avec la puissance d'un géant du cloud, sans compromis sur la souveraineté. La partie matérielle et logicielle pourrait encore refroidir les sceptiques, et il sera difficile de convaincre ceux qui redoutent qu'une simple demande judiciaire venant des États-Unis puisse faire voler en éclats la promesse souveraine de départ.

Dans les allées d'un data center d'Amazon Web Services. © Amazon / Noah Berger
Dans les allées d'un data center d'Amazon Web Services. © Amazon / Noah Berger

Des filiales créées en Allemagne, et un Français à la tête du cloud européen d'AWS

Amazon adresse ici un message aux institutions européennes. Le mastodonte veut montrer que sa division AWS joue la carte du localisme jusqu'au bout. L'entreprise a carrément créé une société mère en Allemagne avec trois filiales GmbH, toutes dirigées par des citoyens européens. Un montage juridique qui tranche avec l'architecture habituelle et qui garantit, sur le papier, une autonomie décisionnelle face au siège américain.

Aux commandes, l'Allemand Stefan Hoechbauer prend la casquette de directeur général tandis que le Français Stéphane Israël, qui n'est autre que l'ancien président-directeur général d'Arianespace, est chargé de piloter l'ensemble des opérations, en tant que co-numéro 1, peut-on dire. « Les clients veulent pouvoir utiliser le portefeuille complet de services cloud et d'IA d'AWS tout en s'assurant qu'ils peuvent répondre à leurs exigences strictes en matière de souveraineté », commente ce dernier.

Le dispositif est complété par un conseil consultatif où siègent le général à la retraite Philippe Lavigne, ancien commandeur de l'OTAN et lui aussi Français, ainsi que Sinéad McSweeney, ex-vice-présidente de Twitter jusqu'en 2022, et Irlandaise de nationalité. Ces profils ont été choisis pour leur légitimité certaine auprès des décideurs publics européens, légitimité nécessaire dans un contexte où la souveraineté numérique s'invite régulièrement dans les débats continentaux.

Un accueil politique enthousiaste presque partout en Europe

Dès son lancement, ce cloud AWS propose plus de 90 services allant de l'intelligence artificielle au stockage, en passant par les bases de données et la sécurité. Plusieurs grandes entreprises ont déjà choisi lasolution. EWE AG dans l'énergie, l'université de Lausitz Carl Thiem dans la santé, et Sanoma Learning dans l'éducation. Les partenaires technologiques historiques et plus récents d'Amazon Web Services, à savoir Accenture, Kyndril, SAP, Adobe, Capgemini, Deloitte et Mistral AI (oui, la France est bien représentée), sont de la partie.

L'investissement annoncé est tout à fait conséquent, avec 7,8 milliards d'euros pour l'Allemagne sur le long terme, 2 800 emplois à temps plein créés chaque année, et un apport estimé à 17,2 milliards d'euros au PIB allemand, qui en a bien besoin. Le Dr Karsten Wildberger, ministre fédéral allemand de la Transformation numérique, se réjouit que « l'expertise mondiale soit combinée avec les normes européennes de protection des données et de sécurité. »

Son homologue belge David Clarinval salue, lui, « un pas important pour les entreprises et les organisations du secteur public ». Au Portugal, Gonçalo Matias voit dans cette arrivée « l'attractivité croissante de notre pays et de l'Europe dans son ensemble pour les infrastructures numériques de haute valeur ». Un signal fort envoyé à l'ensemble du marché européen du cloud computing. La France, qui essaie de développer ses alternatives à l'accent également américain (Microsoft pour Bleu, et Google Cloud pour S3NS), reste assez silencieuse sur ce lancement. Mais sans doute pas pour très longtemps…