Live Japon : en attendant Kobo

L'image avant-gardiste du Japon est-elle éculée ? Ou son versant traditionaliste reste-t-il dominant ? Toujours est-il qu'il est un domaine dans lequel on pourrait aisément imaginer le pays du Soleil-levant en pointe, mais où il est en fait en retard : celui de l'adoption des livres électroniques. Alors qu'en Occident (Etats-Unis, Europe), les liseuses sont un produit désormais bien installé, tel n'est pas encore le cas au Japon où plusieurs tentatives se sont soldées par des échecs.

Les plus optimistes parient néanmoins sur un changement radical cette année, avec le lancement prochain de liseuses. Mais à l'instar du mangaka J.P. Nishi, d'aucuns craignent que les Nippons n'achètent un Kindle ou un Kobo que par mimétisme et parce que ça fait classe (« nouveau produit de l'année »), quitte à ne pas s'en servir du tout, parce que fondamentalement, ils n'ont pas le temps de lire, ne trouvent pas les ouvrages voulus ou préfèrent tout bonnement le papier.

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Le marché japonais des livres et bandes dessinées (manga) vendus sous forme de fichiers à télécharger, essentiellement sur téléphones portables et tablettes, augmentait en valeur tous les ans depuis 2002 (où il ne représentait que 10 millions d'euros), pour atteindre 65 milliards de yens (650 millions d'euros) durant la période d'avril 2010 à mars 2011, contre 574 millions d'euros un an auparavant et 464 milliards de yens deux années plus tôt.

Mais alors que l'on espérait que 2011 soit la vraie année du décollage plein pot du livre numérique, grâce à l'iPad d'Apple, aux autres tablettes, aux smartphones et au lancement simultané de plusieurs grandes librairies virtuelles de la part d'acteurs majeurs, c'est le contraire qui se produisit. En dépit de l'entrée en lice de spécialistes de l'imprimerie (Dai Nippon Printing, Toppan), de libraires (Maruzen, Tsutaya, etc.), d'éditeurs, de groupes de presse, d'opérateurs de télécommunications et d'industriels de l'électronique, en 2011, le chiffre d'affaires tiré des ouvrages vendus sous forme de fichiers numériques a régressé de 3,2 % pour tomber à 629 millions d'euros. Ce n'est certes pas négligeable, mais loin d'être à la hauteur des attentes, d'autant que cela concerne essentiellement des téléchargements de mangas et autres livres plus ou moins licencieux introuvables sous forme imprimée. A noter que ces statistiques ne prennent pas en compte les journaux et périodiques, qui ne sont de toute façon pas beaucoup achetés sous forme numérique.

La baisse constatée entre 2010 et 2011 s'explique paradoxalement par le fait que des personnes qui téléchargeaient des ouvrages sur leur mobile japonais traditionnel (surnommé ici « galake ») ont troqué leur vieil appareil contre un smartphone mais n'ont pas nécessairement trouvé des contenus similaires pour leur nouveau gadget.

Toutes ces données sont tirées du rapport annuel de la société Impress R&D, un document publié cette semaine, qui précise que le marché dans son ensemble devrait recommencer à croître à bonne vitesse dans les prochaines années pour atteindre plus de 200 milliards de yens (2 milliards d'euros) en 2015-2016, grâce aux liseuses.

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A l'instar d'autres observateurs déconcertés par le retard du Japon en la matière, Impress R&D estime que le vrai décollage devrait provenir de la mise en vente prochaine de liseuses nouvelles, accompagnées d'offres littéraires plus étendues et plus facilement accessibles. Même si l'on pensait que Sony avait déjà ouvert la voie avec son Reader et la plate-forme associée, selon les analystes, c'est davantage l'américain Amazon avec son Kindle qui risque de rafler la mise, à moins qu'un autre acteur local ambitieux, Rakuten, ne parvienne à lui couper l'herbe sous le pied.

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Ce groupe, qui gère la plus grande galerie marchande en ligne japonaise, a en effet annoncé cette semaine le lancement le 19 juillet, à petit prix, de la liseuse de livres numériques Kobo, produit du groupe canadien éponyme que Rakuten a acquis fin 2011 pour 315 millions de dollars (230 millions d'euros). Rakuten venait alors d'ouvrir au Japon sa propre librairie virtuelle « Raboo » (Rakuten Books) et cette importante transaction marquait une nouvelle étape dans l'extension des ramifications du groupe nippon fondé et dirigé par l'ex-spécialiste des finances, Hiroshi Mikitani.

Kobo, qui est numéro un du livre numérique au Canada, propose des terminaux de lecture enrichis de fonctionnalités attractives (liens avec les sites communautaires Twitter ou Facebook) et revendique un catalogue de 2,5 millions d'ouvrages, principalement en anglais. Fondé en 2009 par le libraire canadien Indigo, Kobo se présente ainsi comme l'une des rares sociétés du secteur à avoir été capables de résister au mastodonte Amazon, grâce à ses partenariats avec divers commerçants dans le monde. Le distributeur français de produits culturels Fnac offre des liseuses Kobo en France, lesquelles sont aussi proposées à l'étranger par les chaînes Wal-Mart, Best Buy, Target, Future Shop, WHSmith, Collins Booksellers et Whitcoull's.

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A écouter M. Mikitani, « Kobo fournit une des expériences de lecture les plus communautaires avec son intégration de médias sociaux, tandis que Rakuten offre à Kobo des occasions uniques pour se développer ». « Le fait de rejoindre le groupe Rakuten renforcera beaucoup notre position dans nos marchés actuels et nous permettra de nous diversifier rapidement dans d'autres pays et d'autres catégories d'e-commerce », s'était réjoui au moment de l'accord entre les deux entreprises le directeur général de Kobo, Michael Serbinis. Grâce à ses filiales dans divers pays, Rakuten prétend en effet conférer à Kobo une présence internationale encore plus large, en Allemagne, au Brésil, à Taïwan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, et bien sûr, au Japon où Rakuten Books est déjà compatible avec une liseuse spéciale de Panasonic et avec les modèles Reader de Sony.

Rakuten va donc vendre à partir de ce mois la liseuse Kobo Touch au Japon à moins de 8 000 yens (moins de 80 euros), un tarif inférieur à celui de produits concurrents, assurément pas très rentable mais calibré pour attirer des clients en espérant bien évidemment que contrairement aux deux loustics du manga de J.P. Nishi, ils téléchargeront ensuite des livres en gros volume. La Kobo sera adossée à la librairie virtuelle multilingue Kobobooks où entreront des références japonaises en format Epub3 (quelques dizaines de milliers dans un premier temps). La liseuse Kobo, « conçue pour accueillir des contenus du monde entier », sera non seulement disponible via les sites de vente Rakuten Ichiba et Rakuten Books, mais aussi proposée dans des grandes surfaces d'électronique, et proposée en démonstration dans des librairies.

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Le modèle Kobo va ainsi devancer le Kindle d'Amazon, lequel n'est toujours pas proposé au Japon n'étant pas encore adapté aux particularités de l'écriture japonaise (milliers d'idéogrammes et deux syllabaires, lecture de haut en bas, de droite à gauche) et aux attentes du lectorat local. Amazon a certes juré de commercialiser prochainement son produit vedette, mais aucune date n'a été donnée. Il n'est pas impossible que le groupe américain se heurte à des difficultés pour constituer sa bibliothèque numérique nippone, des ayant-droits craignant en effet que lui et d'autres groupes américains (Google, Apple) ne fassent main-basse sur le patrimoine littéraire japonais.

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A l'inverse, le patron de Rakuten, lui, estime que c'est le lectorat qui est la cause du retard dans l'offre numérique au Japon où existent une quantité et une diversité importantes de contenus littéraires, de mangas, de magazines « mais où malheureusement le public, absorbé par d'autres loisirs, s'en détourne peu à peu ». « Il y a beaucoup de gens qui n'ont soit pas le temps soit pas les moyens d'acheter des livres, et c'est aussi à ces personnes que nous nous adressons », a insisté M. Mikitani lors d'une conférence de presse de présentation à Tokyo.

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« De surcroît, ces contenus sont trop souvent cantonnés à l'archipel, tandis que les voisins sud-coréens ont une vraie politique de diffusion à l'étranger associant le secteur privé et l'Etat », a-t-il ajouté. Il est en effet certain que si les Japonais étaient plus prompts à proposer leurs populaires mangas en versions numériques originales ou traduites sur les marchés étrangers (français en particulier), les piratages en ligne (scan et traductions non officielles, « scan-trad ») seraient moins nombreux et plus aisément répréhensibles.

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Reste que même si une fois Kobo et Kindle arrivés, les ventes d'ouvrages numériques continuent de stagner au Japon, il faudra alors peut-être se demander si ce n'est pas tout bonnement parce que, bien que technophiles, les Japonais apprécient d'abord la fréquentation des vraies librairies, toujours très bien approvisionnées et achalandées, la découverte au hasard de livres recommandés par leurs vendeurs, la lecture sur papier et la constitution d'une jolie bibliothèque à la maison.
Modifié le 07/07/2012 à 17h01
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