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Live Japon : TRON est nippon

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Lorsque les premiers ordinateurs américains sont arrivés au Japon il y a plusieurs décennies, les Nippons les ont d'abord laissés en plan. La raison ? Pas habitués aux caractères alphabétiques, ils ne cessaient de se tromper dans les commandes DOS. Même aujourd'hui, un seul système d'exploitation est à même de réellement satisfaire les férus d'idéogrammes (kanji en japonais), TRON. C'est le seul noyau capable de supporter la restitution de plusieurs dizaines de milliers de kanji et autres caractères (180 000 au total), même si son nom n'est pas très sexy (lisez le manga).

Manga


Lorsque l'on saisit du japonais sur un ordinateur, on frappe la prononciation et un logiciel spécial est censé nous fournir les combinaisons potentielles de kanji, nous laissant le soin de sélectionner la bonne, à condition qu'elle soit dans la liste, ce qui n'est pas toujours le cas, notamment avec les kanji rares de noms propres. D'où l'intérêt pour certains (chercheurs, mordus de kanjis et caractères étrangers) de Chokanji, lequel n'existerait pas sans TRON.

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TRON est un système d'exploitation embarqué conçu au Japon et utilisé dans plus d'un milliard et demi d'appareils dans le monde (téléphones portables, appareils photo, systèmes de radionavigation, fax, distributeurs de billets, motorisation d'automobile, etc), objets que vous employez tous, peut-être même quotidiennement depuis des années, sans savoir qu'ils tournent grâce à TRON, aux performances de vitesse exceptionnelles. Il existe plusieurs versions de TRON en fonction des applications que l'on veut confier à ce programme fondamental, dont l'OS pour ordinateur Chokanji évoqué par notre mangaka Nishi dans son dessin inspiré de discussions de fanas sur des forums.

La sonde nippone Hayabusa, qui a récemment rapporté des poussières d'astéroïde embarquait aussi TRON, de même que la voiture hybride Prius de Toyota, et ce depuis le premier modèle commercialisé en 1997. Les pianos acoustiques à commandes électroniques Yamaha n'existeraient pas non plus sans TRON. Les musiciens professionnels sont exigeants, capables de discerner une erreur de temps d'une fraction de fraction de fraction de seconde. Ces exemples sont fréquemment cités par le concepteur de TRON, Ken Sakamura. Compte tenu de l'utilisation massive de TRON, cette sommité du monde japonais de l'informatique, professeur de l'université de Tokyo, pourrait être plus riche que Bill Gates s'il n'avait fait cadeau depuis près de 30 ans de ses travaux à la communauté technologique internationale. L'homme est un chantre du partage, de la gratuité, de la liberté d'utilisation de ses inventions et un avocat de l'ouverture ainsi que du travail communautaire.

Hasard ou non, TRON Legacy, le film, évoque ce thème de l'altruisme informatique dès les premières minutes, même si le professeur Sakamura sourit en précisant que son TRON (True real time Operating system Nucleus) n'a aucun rapport avec l'autre, le monde de SF où vrombissent à toute allure de belles motos.

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«  Dokodemo konpyuta  », des ordinateurs partout. Telle est l'une des phrases les plus prononcées par Ken Sakamura. Des ordinateurs partout, ou plutôt des puces et autres micro-processeurs dans tous les objets, à tous les endroits, telle est la vision du monde à venir que dessine Ken Sakamura depuis trente ans et qu'il expérimente au Japon, notamment dans le quartier central de Ginza à Tokyo. Nous vous avons déjà parlé ici des u-code, un concept d'étiquetage universel des choses et lieux, imaginé par le même professeur Sakamura et qui est censé faciliter la vie de tous, à la maison, à l'extérieur, dans les sites publics, dans les transports, dans l'entreprise.

Pour donner une autre image concrète de l'univers qu'il imagine, Ken Sakamura a conçu et construit en 1989 une maison TRON intelligente, démolie et reconstruite ailleurs plusieurs fois depuis, à mesure des avancées technologiques.

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La surnommée TRON intelligent house est une demeure truffée de capteurs et de puces qui régissent les équipements en fonction de la vie des habitants, avec en plus des vertus écologiques et économiques. Les matériaux sont selectionnés dans ce but et les phénomènes physiques naturels (circulation de l'air, transfert thermique, diffusion de la lumière, résonance) sont exploités au maximum. La température, l'humidité et le flux d'air y étaient jaugés en permanence par une multitude de capteurs. Pour le reste, la technique informatique agit et l'homme, lui, n'a qu'à profiter, il n'a pour ainsi dire plus à penser. Exemples entre plusieurs dizaines : dès la première version construite à Tokyo et datant de 1989, les fenêtres, couvertes d'un film photovoltaique, s'orientaient, s'ouvraient et se fermaient automatiquement en fonction de la température extérieure et du vent. Toutes les issues se verouillaient d'elles-mêmes lorsque personne n'était dans la maison, la cuisine intelligente offrait un système vidéo de recettes. La plupart des fonctions de cette maison étaient régies par TRON, jusqu'au bain à bulles, aux robinets à hauteur ajustable électroniquement, ou encore aux toilettes qui ne nécessitaient aucun toucher et qui au passage mesuraient la tension artérielle, analysaient les urines, le tout étant stocké sur une carte à puce individuelle. Les informations pouvaient être envoyées directement au médecin. TRON y gérait aussi les différentes ambiances lumineuses. Idem pour l'acoustique, via la présence de micros et d'un dispositif pour générer un écho et d'autres effets afin de créer différentes atmosphères sonores.

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Cette première maison, qui fut bâtie en pleine bulle économique nippone et coûta un milliard de yens à l'époque (9 millions d'euros), disposait aussi d'un système d'archives au sous-sol, avec des containers automatiques mobiles qui se dépaçaient jusqu'à une trappe pour délivrer les objets souhaités aux résidents, ces derniers donnant les instructions via un terminal dédié. Une photo était prise à chaque fois que l'on y insérait un objet, lequel était ainsi automatiquement référencé dans une base de données. Pour le retrouver, il suffisait d'en sélectionner la photo sur un écran tactile et l'objet en question était rapporté jusqu'à la trappe.

Tout cela avait été pensé et mis en oeuvre par le professeur Sakamura dans les années 1980, parallèlement au développement de TRON. Se sont ajoutées au concept les nouveautés rendues possibles par les diverses technologies et infrastructures apparues depuis, à commencer par Internet ou les dispositifs d'identification biométrique.

Dans la deuxième variante de ladite maison du futur, les humains portent un terminal de poche TRON, capable lire divers types de marqueurs (code à barres en deux dimensions, étiquettes à identification par radiofréquences, etc.). Tous les objets étant porteurs d'un tel identifiant unique, il est possible d'obtenir toutes les informations utiles qui leurs sont associées, lesquelles sont enregistrées dans un serveur partagé auquel accède le terminal. Cela permet par exemple de connaître la traçabilité d'un aliment ou d'apprendre en temps réel que tel médicament que l'on s'apprête à avaler fait l'objet d'un rappel et qu'il ne faut donc pas le consommer.

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La troisième version de la maison, toute récente et construite à Taipei, est bien plus étonnante encore, au point d'en être inquiétante. Dans cette demeure (toujours basée sur les mêmes concepts précédemment décrits mais améliorés et enrichis), les habitants, qui ne lâchent pas leur mobile TRON, sont scrutés en permanence par une bardée de capteurs sensoriels encore plus divers et performants. Tous les appareils électriques ou objets «  électronisables » de la maison sont connectés à un serveur central, ce qui rend possible leur contrôle par le terminal TRON, équivalent d'un smartphone ou d'une télécommande universelle.

Ce dernier affiche aussi en temps réel la consommation électrique par appareil, pièce ou totale, l'état des équipements, la carte avec la présence des différentes personnes et toutes sortes d'autres informations. Tous les équipements, vêtements et autres objets sont bien sûr étiquetés par u-code. Si un appareil tombe en panne, il suffit de lire l'u-code pour remplir un formulaire électronique à envoyer directement au réparateur. Cette maison enregistre aussi bien sûr en images les allées et venues et dispose d'une boîte à colis électronique qui prévient les propriétaires qu'un colis est arrivé en leur affichant un message sur leur terminal TRON. Même les vitres y sont intelligentes, qui se lavent toutes seules si besoin.

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Fin du fin, des afficheurs d'informations défilent sur les murs de la salle de bain. La liste des technologies troublantes employées serait trop longue à dresser, mais terminons en signalant que cette demeure dispose d'un mini smart-grid (réseau électrique de nouvelle génération), où la gestion de l'électricité est régulée de telle sorte que les pertes y sont minimisées et que l'énergie disponible non utilisée est stockée. La voiture électrique y fait aussi office de batterie de secours en cas de coupure de courant.

Une brève vidéo d'uIDcenter montre la troisième version de cette maison TRON.

Aujourd'hui, le professeur Sakamura estime que du strict point de vue technologique, sa vision proposée il y a trente ans, perfectionnée et concrétisée dans cette maison, est presque déployable à grande échelle, mais que cela ne peut se faire sans l'établissement parallèle de règles transparentes et consensuelles, de la même façon qu'il a fallu un code de la route pour rendre possible la circulation automobile.

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Loin d'être seulement un informaticien surdoué et émerveillé par les prouesses techniques, M. Sakamura est aussi perçu comme un penseur de la société moderne, même si l'orientation qu'il propose peut à certains égards susciter des craintes. Le fait par exemple que les objets soient de plus en plus dotés de capacité de décision à la place des humains et qu'ils régissent la vie domestique à la place des résidents pousse à s'interroger sur les risques de perte de vigilance et les dangers de manipulation. M. Sakamura le sait. D'où sa préoccupation actuelle : comment gérer le contrôle de l'information, comment s'assurer de la véracité des données relatives à chaque objet, comment éviter les falsifications, qui est responsable de quoi ? « C'est un gros problème de gouvernance auquel nous sommes confrontés, » soulignait-il récemment lors d'une conférence à Tokyo. Sans même imaginer des scénarios apocalyptiques, la gouvernance est le nerf de la guerre, sociale et commerciale. M. Sakamura citait par exemple dans un récent article les cas d'Apple et de Google qui, chacun de leur côté, imposent des modèles qui influent directement sur la société et la liberté des acteurs de l'univers des appareils électroniques (téléphones, baladeurs, tablettes) et des contenus afférents.

L'ouverture et la diffusion large d'informations sont aussi un des thèmes de prédilection du professeur Sakamura, lequel estime que cela doit valoir sur internet, au sein de réseaux communautaires, comme dans la société réelle. Signalons enfin pour terminer que M. Sakamura, tout en reconnaissant et respectant la puissance des Chinois et Sud-Coréens, martèle que le Japon reste une puissance technologique inventive « qui doit avoir plus confiance en elle-même pour proposer ses inventions dans le monde au lieu de trop souvent les penser pour le seul marché intérieur, bien que celui-ci puisse parfois suffire. »

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