Steve Rosenblum : "la France est presque un paradis fiscal pour les investisseurs"

Steve Rosenblum
Steve Rosenblum est, avec son frère Jean-Emile, l'un des entrepreneurs à succès du web français. Fondateurs de Pixmania, les deux frères se sont lancés depuis dans l'investissement à destination de projets web, entre autres. Leur fonds d'investissement, DotCorp Asset Management, a été créé en 2006 pour soutenir la croissance d'entreprises à fort potentiel dans le monde entier. Steve Rosenblum nous livre sa vision de l'investissement en 2010, pour ce troisième entretien de notre série dédiée.

Steve Rosenblum, bonjour. Le fonds d'investisseurs ISAI s'est récemment créé autour d'une soixantaine d'entrepreneurs. Votre frère et vous n'étiez pas intéressés ?

Pas du tout. Et pour une raison très simple : les fondements mêmes d'un entrepreneur, c'est de pouvoir prendre une décision. Nous ne sommes pas là pour faire des consensus, et il faut parfois savoir aller contre l'avis des autres. C'est même plutôt un risque à mon avis de devoir chercher le consensus, comme ISAI devra sans doute faire, plutôt que d'avoir des prises de position assez fermes et assez tranchées. Dans ISAI, il y aura forcément une retenue de chacun, ne serait-ce qu'à cause du respect que chacun a des autres entrepreneurs. Alors qu'ils ont tous connu le succès parce qu'à un moment, ils n'ont pas fait preuve de retenue, ils ont fait les choses en fonction de leurs intuitions, de leurs analyses.

Le positionnement de DotCorp, c'est d'avoir la moitié en fonds personnels. C'est vraiment de l'investissement personnel, et nous fonctionnons à l'opportunité, sans courir après les investissements. Peu importe le secteur, même si nous avons des préférences pour l'Internet, parce que nous avons plus de sensibilité au e-commerce par exemple. Mais ce n'est pas exclusif, tout dépend de l'équipe et de l'opportunité. Un mauvais projet avec une bonne équipe est un meilleur investissement que le contraire. De toute façon, même en retirant les investissements sans affinité, avec une mauvaise équipe, etc, il nous reste toujours trop de dossiers. Et c'est là que la compétitivité entre les investisseurs joue. D'ailleurs, pour revenir à ISAI, il faut préciser que nous nous passons les dossiers entre fonds. Il vaut mieux partager que tout prendre tout seul parfois, surtout si on veut un autre angle de vue.

Vous soutenez donc tout de même la thèse d'une nouvelle façon d'investir avec l'arrivée d'entrepreneurs qui ont réussi sur le web ?

Oui, et ça implique de nouvelles façons de fonctionner. Un fonds traditionnel aura une approche plus froide, disons. Nous, nous sommes très actifs dans les sociétés dans lesquels nous investissons. Le fonds institutionnel va essayer de muscler l'encadrement de la relation avec son investissement, en demandant un respect total des accords sur les reportings, sur la façon de communiquer entre actionnaires et entreprises... Nous ne sommes pas vraiment là-dedans. Evidemment, nous voulons du reporting, mais pas forcément hyper détaillé. Il nous faut quelques indicateurs opérationnels qui ont du sens sur le business, d'un point de vue financier, mais aussi produit, ou réaction des clients. Nous sommes plus là pour donner des conseils, proposer des contacts, des rendez-vous avec telle ou telle personne aux entrepreneurs. Mais nous ne dépassons pas notre rôle.

C'est cette relation d'entrepreneur à entrepreneur qui fait avancer une société. Mais il y a un risque : ne pas avoir assez de distance parfois. Dans les fonds traditionnels, il y a une forme de mise en danger de l'entrepreneur, parce qu'il dépend de ses résultats. Alors que dans la relation d'entrepreneur à entrepreneur, on risque d'être trop proche, et de tomber dans les sentiments. Ce qui peut être très dangereux, quand il y a des crises - et il y a toujours des crises. Nous l'avons déjà vécu, nous connaissons donc tous les problèmes : ceux avec les clients, ceux liés à la croissance, etc. Nous savons que quand la situation est difficile, il faut savoir se serrer les coudes. C'est pour ça qu'il faut savoir jouer sur les deux tableaux, et prendre le bon côté des fonds traditionnels et ceux des fonds entrepreneuriaux. Nous avons d'ailleurs une présidente chez DotCorp, qui gérait avant des fonds traditionnels. Elle a une grande expérience, et va nous permettre de prendre le recul que nous pourrions ne pas avoir en tant qu'entrepreneurs.

Est-ce qu'on se dirige aussi vers un investissement de sommes plus réduites sur plus de projets ?

Ca dépend du moment auquel on investit. Si c'est très en amont, il faut en faire plein pour ne pas prendre de risque. Donc il faut accepter que beaucoup se cassent la figure. L'inconvénient, c'est qu'il est plus difficile de suivre 10 entreprises où on a investit 100 000 euros. On est dans le quantitatif, pas dans le qualitatif, avec un reporting par email tous les trois mois, etc. L'avantage, c'est que les parts dans les entreprises sont plus élevées, puisqu'on investit très en amont. Avec les risques que cela comporte, notamment que les bonnes idées ne soient pas soutenues par un dossier solide. Des bonnes idées, il y en a plein, et le problème vient souvent de l'exécution.

Si on entre un peu plus tard, l'exécution a déjà eu lieu, et le problème va être de soutenir la croissance. C'est un autre temps dans la vie de l'entreprise. Même chez Pixmania, entre le moment où nous étions une startup et deux ou trois ans plus tard, les notions de management étaient très différentes. Au début, on gère l'opportunité. Quand on est plus gros, on gère le risque. Même psychologiquement, ce ne sont pas du tout les mêmes approches. Si on entre plus tard en tant qu'investisseur, on a moins de risque, car moins de participation.

Le problème, avec la crise, c'est que les gens qui ont besoin de placer de l'argent vont faire des propositions supérieures. C'est un vrai souci, car ça gâche le dossier. Quand on entre sur un dossier cher, on espère une valeur d'entreprise bien supérieure, ou une énorme rentabilité. Plus on rentre cher, et plus il y a de pression sur le management. Alors que plein de dossiers ne méritent pas une valorisation énorme : des entreprises en démarrage, ou en cours de développement, et qui ont encore trois ans de pertes à prévoir, ou sur un marché pas testé, sont parfois déjà valorisées à 2, 3 ou 4 millions d'euros ! Il y a donc une inflation sur les valorisations, qui va se retourner contre l'intérêt de l'investisseur au final. Parce qu'il voit son intérêt premier en investissant beaucoup, qui est d'être moins dilué. Mais quand on est entré à 3 millions, il faut pouvoir revendre à 10 pour que ce soit intéressant. Et ça, ce n'est pas toujours gagné.

Toutes ces tendances vont-elles conduire à une effervescence ? Voire la création d'une Silicon Valley sur le plateau de Saclay, par exemple ?

Je ne crois pas à une Silicon Valley à la française. On manque de fonds. Or, ce qui fait la Silicon Valley, ce n'est pas les entrepreneurs mais les investisseurs. Les entrepreneurs ne viennent que parce que des fonds substantiels sont investis. La stratégie aux Etats-Unis et en France est différente. Les Etats-Unis inondent le marché avec des fonds démesurés, et acceptent le risque. En France, on est beaucoup plus mesuré, on déroule par phase, doucement. Il y a peu de chances de créer un Facebook, un Yahoo ou un Google ici, car la notion de rapidité de développement est importante.

De la même façon, la communication et le marketing sont plus importants aux Etats-Unis. C'est très cher, mais plein d'entreprises américaines investissent beaucoup car le marché est plus gros. Le marché européen est très morcelé de ce point de vue : nous n'avons pas un continent avec la même langue et les mêmes codes.

Pour autant, que faire pour avoir plus d'investissements sur des marchés moins gros ? Tant qu'on a des investisseurs à la française, ça ne marchera pas. Et le problème n'est pas dans l'incitation à l'investissement. La France est presque un paradis fiscal pour les investisseurs. Par exemple, la plus-value n'est pas taxée sur une participation de plus de deux ans. Avec la loi Tepa sur l'impôt sur la fortune, 75% des investissements sont défiscalisés ! De toute façon, c'est de l'argent qui serait sorti de votre poche, alors si vous mettez 30 000 euros dans une startup, ça ne vous coûte que 7 500 euros. Vous avez donc le choix entre tout donner à l'Etat, avec zéro chance de gagner quoi que ce soit, ou d'avoir un retour sur investissement potentiel.

Le problème, c'est que les gens qui pourraient investir de cette façon ne sont pas assez aidés. On voit plein de dossiers passer, chez nous, mais les particuliers ne les voient pas forcément. On ne manque pas de fonds pour organiser les investissements, on manque de relais qui trient les dossiers, et qui les présentent de façon structurée à des gens qui veulent presque un site web sur les petits dossiers. Mais imaginez qu'un tel business se monte et que la loi Tepa disparaît... Il ne reposerait plus sur rien.

Steve Rosenblum, je vous remercie.
Modifié le 12/07/2012 à 09h45
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