Test d'Amnesia Rebirth : renaissance ou redescente ?

Virgile Rasera
Spécialiste Gaming
23 octobre 2020 à 20h10
4

Dix ans après la sortie du très remarqué et terrifiant Amnesia : The Dark Descent et fort de l'expérience acquise sur SOMA sorti cinq ans plus tard, Frictional Games revient à la licence à laquelle il doit en grande partie sa renommée. Après nous avoir traumatisé avec The Dark Descent, le studio suédois était attendu au tournant avec ce nouvel opus qui, nous allons le voir, prend une direction sensiblement différente. Au risque de perdre les fans de la première heure ?

Test Amnesia : Rebirth
  • Un contexte historique et scénaristique original
  • Une narration ambitieuse et aux multiples enjeux
  • Un propos poignant et une héroïne mémorable
  • Esthétiquement bien inspiré
  • Le frisson toujours au rendez-vous...
  • ... mais moins prédominant dans l'équilibre général du jeu
  • Gameplay minimaliste moins pertinent dans ce contexte
  • Les mécaniques de la peur inchangées depuis le premier volet
  • Des énigmes vite redondantes
  • Une cohabitation parfois confuse entre les différentes intrigues
  • Une certaine monotonie visuelle sur le dernier tiers du jeu

Amnesia : The Dark Descent fait partie de la première génération de titres horrifiques first-person dont la renommée doit beaucoup aux youtubeurs de la première heure et à leurs fameux "Let's Play" tout en exclamations saturées de décibels. Mais le titre de Frictional Games, qui succédait à sa sortie à une première incursion du studio dans le genre horrifique avec Penumbra, doit évidemment la reconnaissance des amateurs de frissons à ses indiscutables qualités intrinsèques. Le studio suédois avait su instiller une peur de chaque instant dans l'esprit du joueur tout en ne lui livrant que des bribes d'explications sur la nature du mal qui le harcelait.

Un contexte plus original et ambitieux

Et c'est d'abord sur ce dernier point que cet opus Rebirth se distingue de son illustre prédécesseur. Frictional Game fait le choix d'une narration beaucoup plus explicite, s'appuyant sur une véritable mise en scène là où The Dark Descent ne déployait l'essentiel de son background qu'au travers de lettres et de notes glanées par le joueur.

Nous sommes en 1937 et incarnons Anastasie Trianon, une archéologue française en route pour le Soudan aux côtés de plusieurs autres chercheurs, dont son mari Salim, à bord d'un avion qui ne tardera pas à s'écraser lors de la séquence d'introduction. Reprenant ses esprits dans les décombres en plein du milieu du désert algérien, elle découvre que tous les membres de l'expédition ont disparu de la carcasse de l'appareil. Sous la chaleur écrasante du soleil nord africain, elle se met en route pour retrouver la trace d'éventuels survivants en empruntant l'entrée d'un réseau caverneux situé non loin du site du crash. Là elle réalisera qu'elle porte un étrange artefact au poignet, ouvrant des portes vers une antique civilisation éteinte et que, pour ne rien arranger à l'affaire, elle est enceinte.

Amnesia : Rebirth nous promène entre désert et souterrains

Nous ne vous ferons évidemment pas l'affront d'aller trop loin dans les détails de l'intrigue, mais sachez simplement qu'Anastasie explorera les vestiges de cette mystérieuse civilisation et que, bien entendu, une terrifiante menace n'aura de cesse de surgir et de la traquer une bonne partie de l'aventure.

Exploration, énigmes et horreur

Dans cet ordre d'importance. Car ce qui frappe assez vite au fil de la progression de cet épisode Rebirth, c'est que la distribution entre les différentes composantes fondamentales du jeu ne favorise plus autant le frisson que l'opus originel. Rebirth met clairement l'accent sur l'exploration des différents lieux qu'il nous invite à parcourir et sur le déploiement du scénario concocté par Frictional Games. Cela passe donc par une narration que l'on pourrait qualifier d'émergente, au travers d'indices dont la signification nous échappe d'abord avant de nous apparaître de plus en plus clairement, mais aussi de nombreux monologues d'Anastasie et de flashbacks intempestifs.

Bien que la plupart des flashbacks nous interrompent en plein jeu, certains peuvent être joué

Plusieurs intrigues s'entremêlent tout au long du jeu : l'enquête sur ce qu'il s'est produit après le crash, celle sur l'origine et le destin funeste de la civilisation découverte, la révélation du douloureux passé d'Anastasie et l'évolution étrange de sa grossesse qui semble aller à une vitesse surnaturelle. Frictional Games parvient en partie à faire coexister et communiquer ces différents pans de l'histoire mais le studio use malheureusement un peu trop souvent de flashbacks intrusifs, notamment pour faire la lumière sur les évènements précédent le crash. Il se montre en revanche beaucoup plus subtil pour nous raconter la tragédie vécue par Anastasie et Salim avant le début du jeu en profitant des écrans de chargement pour distiller au compte goutte les souvenirs douloureux de notre héroïne sous la forme de dessins au fusain tout en suggestions.

Il n'en demeure pas moins qu'il règne parfois une certaine confusion dans le développement de ces différentes intrigues et nous avons éprouvé quelque peine à raccrocher certains wagons. Rien d'insurmontable, mais l'immersion s'en trouve malheureusement affectée. On saluera toutefois le parti pris audacieux et assez inédit de Frictional Games qui évite la surenchère de révélations fracassantes pour mettre avant tout l'accent sur un récit intimiste, celui d'Anastasie, personnage ô combien touchant, et de son combat pour sauver coûte que coûte son enfant et ce jusqu'au dénouement final, intervenant au terme d'une dizaine d'heures de jeu et plaçant le joueur face à un terrible dilemme.

L'histoire se dévoile aussi durant les écrans de chargement

Des mécaniques de jeu qui tournent en rond

Si la narration de cet opus Rebirth s'avère donc beaucoup plus ambitieuse que celle du premier volet, on ne peut malheureusement pas en dire autant des mécaniques de jeu mises en œuvre par Frictional Games. Les connaisseurs de The Dark Descent ne seront jamais pris à contrepieds par ce nouvel épisode puisqu'on retrouve, peu ou prou, la même formule à quelques petits ajustements prêt.

Citons les avant de revenir au cœur de notre propos. D'abord il y a ce mystérieux artefact porté par Anastasie à la façon d'une montre et qui, réveillé par la proximité d'une porte dimensionnelle, nous indiquera le chemin à suivre à certaines occasions, mais dont l'utilité s'avère donc très ponctuelle et toujours guidée par les besoins de la progression. Plus intéressant, l'enfant à naître a lui aussi son importance puisque lorsque l'action se fait de plus en plus intense et que l'état de santé mentale d'Anastasie se détériore, provoquant hallucinations auditives et apparitions, il s'agira alors de le calmer en lui parlant pour que notre héroïne retrouve elle-même un peu de sérénité.

BOUH !

Et c'est à peu près tout. Pour le reste, on retrouve donc le gameplay minimaliste du premier Amnesia consistant en une impuissance quasi totale face aux dangereuses créatures surgissant sur notre route et contre lesquelles seules la fuite et la dissimulation peuvent nous garantir une chance de survie. L'obscurité conserve un rôle prépondérant dans l'ambiance pesante qui règne dans les corridors et les grottes explorées et notre seule échappatoire à leur funeste emprise sur notre santé mentale demeure les rares sources de lumière. Celle-ci peut surgir d'une allumette ou d'une torche qu'elle aura servi à embraser, voire de la lanterne, toujours aussi gourmande en combustible. La distribution des ressources est toujours aussi parcimonieuse et il faudra donc se montrer le plus économe possible pour ne pas se retrouver trop souvent à la merci des ténèbres.

Baisse de tension

Bref, vous l'aurez compris, le cœur du gameplay demeure inchangé. Mais en quoi est-ce un problème, me demanderez-vous peut-être, si cela fonctionnait si bien dans The Dark Descent ? D'une part c'était il y a dix ans et bon nombre de titres explorant les ressorts de la peur en vue subjective sont passés par là, désamorçant de fait la plupart des combines déjà mises en œuvre par Frictional Games dans ses précédents titres. Bien sûr, on sera toujours surpris par des jumpscares un peu faciles, mais les apparitions scriptées des créatures décharnées peuplant les cauchemars des joueurs de 2010 n'ont plus tout à fait le même impact aujourd'hui.

Et puis si le Amnesia originel jouait sur une tension permanente par le biais des surgissements savamment rythmés des créatures rôdant dans son inquiétante demeure, Rebirth se montre nettement plus économe de ses effets et n'est plus tant un survival horror qu'une aventure mêlant exploration et résolution d'énigmes matinée de frissons. Et ça fait toute la différence. En effet, on passera une bonne partie de son temps à résoudre des énigmes redondantes pour débloquer des accès et à s'égarer dans des environnements qui, particulièrement dans la seconde moitié du jeu, finissent par un peu trop se ressembler.

Le jeu souffre parfois d'une certaine monotonie visuelle

Lovecraft Country

Et c'est bien dommage d'ailleurs car on doit saluer le travail particulièrement inspiré abattu par le studio suédois sur l'esthétique de son jeu. Et tout particulièrement dans la conception de cet univers mêlant étendues désertiques, forteresse coloniale, réseau caverneux et, surtout, une civilisation toute entière dont les constructions aux proportions écrasantes et à l'architecture menaçante, érigées sur des terres dévastées, donnent lieu à quelques visions assez saisissantes que n'aurait pas renié Lovecraft, dont l'influence est prégnante.

Frictional Games joue à quelques occasions sur le contraste entre les étendues désertiques lumineuses et ouvertes du monde extérieur et les atmosphères lugubres et confinées du monde des bâtisseurs de portails. Mais cela n'empêche malheureusement pas que s'installe régulièrement une certaine monotonie, la faute à une uniformité visuelle trop rarement contredite par quelques fulgurances dont on devine au premier coup d'oeil qu'elles ont fait l'objet d'un soin tout particulier de la part du studio.

Un soin d'autant plus particulier que le jeu repose sur une version plus évoluée du moteur maison déjà employé sur le premier titre de la licence. Autrement dit, ne vous attendez pas à en prendre plein la rétine, les limites du moteur de Frictional Games et de sa petite équipe d'une trentaine de personnes sont manifestes où que l'on pose le regard.
Le titre a dès lors l'avantage d'être à son aise sur une configuration modeste. Ceci étant dit, cela n'empêche pas le studio de faire preuve d'ingéniosité pour donner à voir quelques splendides panoramas et de souvent faire bon usage des sources de lumières pour embellir les environnements intérieurs.

Il faut tout de même saluer le travail réalisé sur l'eshétique de cette civilisation déchue

Amnesia Rebirth : l'avis de Clubic

Sur le papier, Amnesia : Rebirth avait tout pour être la renaissance qu'annonce son titre, celle d'un grand nom du jeu vidéo horrifique. A commencer par une renommée héritée de son prédécesseur sur laquelle construire une succession à la hauteur des attentes. Frictional Games fait démonstration de belles ambitions narratives et, dans l'ensemble, le studio suédois parvient à les concrétiser en dépit de quelques moments de confusion. Son héroïne est touchante, diablement courageuse, et son combat devient très rapidement le nôtre au point de prendre totalement le pas sur les autres enjeux développés par le scénario, relégués au second plan de nos préoccupations.

Mais voilà, pour ce qui est du reste, nous étions en droit d'espérer mieux. Certes, le développeur suédois a su faire preuve d'ingéniosité technique et d'inventivité esthétique. Mais pour ce qui est de l'autre cœur du jeu, son gameplay, sa cadence est pour le moins paresseuse. Dix ans après le premier opus, les combines du studios sont désormais éculées et ont tout naturellement perdu de leur efficacité. Bien sûr, le frisson est toujours au rendez-vous et nous mentirions en disant que nous n'avons pas sursauté à de nombreuses occasions. Mais le jumpscare est un procédé facile et il manque à cette suite un ressort plus puissant que la surprise pour instiller la peur, la vraie : la certitude d'être traqué par une présence insaisissable, capable de surgir quand on s'y attend le moins.

Au lieu de ça, Amnesia : Rebirth préfère mettre l'accent sur l'exploration et la résolution d'énigmes aux mécaniques un peu trop redondantes. L'aventure n'en demeure pas moins intéressante à vivre mais il y a fort à parier que l'on n'y revienne plus une fois le jeu terminé. Reste que pour une petite trentaine d'euros au moment de sa sortie, il n'y pas de mal à se laisser tenter.

Amnesia : Rebirth

6

On attendait une renaissance et c'est en partie à une redite que s'est livré Frictional Games. Plus ambitieux aux niveaux esthétique et narratif, cet opus Rebirth pêche par paresse quand il s'agit de nous effrayer. De l'eau a coulé sous les ponts en dix ans et il est dommage que le studio suédois n'en ait pas pris acte. Amnesia : Rebirth demeure un titre somme toute efficace porté par une histoire et une héroïne comme on aimerait en voir plus souvent dans le jeu vidéo, mais on aurait aimé qu'il fasse preuve d'autant d'inventivité côté mécaniques de jeu.

Les plus

  • Un contexte historique et scénaristique original
  • Une narration ambitieuse et aux multiples enjeux
  • Un propos poignant et une héroïne mémorable
  • Esthétiquement bien inspiré
  • Le frisson toujours au rendez-vous...

Les moins

  • ... mais moins prédominant dans l'équilibre général du jeu
  • Gameplay minimaliste moins pertinent dans ce contexte
  • Les mécaniques de la peur inchangées depuis le premier volet
  • Des énigmes vite redondantes
  • Une cohabitation parfois confuse entre les différentes intrigues
  • Une certaine monotonie visuelle sur le dernier tiers du jeu
Modifié le 04/12/2020 à 11h51

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